La violence en trame de fond

La tragédie a semé l'effroi. Une jeune femme de 22 ans, sa soeur de 17 ans et le copain de celle-ci, lui aussi âgé de 17 ans, ont été abattus mardi matin dans la résidence familiale des deux premières, à Trois-Rivières. Deux adolescents de 16 et 17 ans ont été arrêtés et accusés de meurtre prémédité et de complot pour le meurtre des trois victimes. Des chefs de complot en vue de tuer la mère des deux soeurs et les policiers accourus sur place ont aussi été déposés contre le duo.
La police de Trois-Rivières a confirmé que le scénario du geste posé par dépit amoureux était la principale hypothèse d'enquête. Il semble que l'un des suspects était jaloux du couple formé par les deux victimes de 17 ans.
Voilà pour le mobile allégué. Mais ceci n'explique pas cela. Ceci ne pourra jamais expliquer cela.
Alors, pourquoi? En attendant de comprendre l'incompréhensible, intéressons-nous à la page Facebook du suspect jaloux, même si elle ne constitue pas la preuve irréfutable de son esprit criminel, selon un expert psycholégal interrogé par La Presse. L'adolescent y a publié plusieurs images violentes et messages sur la mort. «I'll kill you before me», a notamment écrit le jeune homme le 12 janvier en identifiant son complice présumé. Il semble que celui-ci ait accepté d'accompagner son ami dans son sombre dessein à condition d'être lui aussi abattu.
Question : les amis Facebook, ils pensaient quoi, à la vue et à la lecture des images de mort et des commentaires sinistres publiés sur la page de l'adolescent? À des blagues? À un style? C'est un style, la violence et la morbidité? Une simple curiosité?
Demandons-nous où la vigilance a manqué. Demandons-nous pourquoi nous fermons si souvent les yeux devant des propos ou des comportements qui devraient peut-être nous alarmer, pourquoi nous avons tendance à banaliser la violence et l'effet qu'elle pourrait avoir sur des adolescents fragiles et impulsifs, qui se cherchent et recherchent des expériences nouvelles. Il ne s'agit pas ici de généraliser ni de déresponsabiliser les meurtriers, mais bien de nous responsabiliser nous, comme amis, comme parents, comme famille, comme éducateurs, comme professeurs, comme société.
La violence est un marché et ses produits dérivés sont faciles d'accès. Elle est omniprésente, à la télévision, sur Internet, au cinéma, dans les jeux vidéo et les jouets pour enfants. Elle revêt différentes formes : grosse ou petite, physique ou verbale, directe ou insidieuse, féminine ou masculine. On a beau la condamner, elle persiste et signe, à la maison, à l'école, partout. Elle fait des ravages, mène au désespoir et au suicide trop souvent, au meurtre plus rarement.
Alors, quoi? Alors on continue de se cracher dans les mains. Aux modèles de violence, il faut opposer des modèles positifs. Faire des campagnes plus ciblées contre la violence et insister sur l'importance de demander de l'aide. Écouter nos jeunes et s'intéresser à ce qu'ils font. Leur faire comprendre à quel point l'influence des pairs peut être aussi constructive que destructrice. S'assurer que le soutien et l'encadrement offerts à l'école et à l'extérieur de l'école sont suffisants, accessibles et adaptés aux différents besoins. Voir s'il ne serait pas utile de ramener les bons vieux cours de formation personnelle et sociale au secondaire.
Autre chose. Regardons comment nos enfants apprennent à socialiser et attaquons-nous donc pour vrai aux stéréotypes de genre. Dès leur plus jeune âge, les fillettes sont entraînées à cultiver le relationnel, les garçons, moins. Ce qui explique peut-être pourquoi ceux-ci sont moins portés à ventiler et à demander de l'aide, et qu'ils commettent éventuellement plus souvent l'irréparable. Assurons-nous de les outiller correctement pour qu'ils puissent affronter le plus sereinement possible leur souffrance et leur colère.
Vrai qu'un drame comme celui de Trois-Rivières demeure très exceptionnel, et heureusement. N'empêche qu'il est peut-être symptomatique de quelque chose qui nous concerne tous.