Des supporteurs du futur président, Emmerson Mnangagwa, surnommé « le crocodile»

La sangsue et le crocodile

ÉDITORIAL / Le règne d’un dictateur s’achève. Le Zimbabwe pourra-t-il maintenant éviter de tomber dans les griffes d’un autre dictateur? Le contraire serait plus que surprenant.

Robert Mugabe aura régné au-delà de toute espérance, et au défi de la logique. Après avoir saccagé — et vampirisé — l’économie de son pays pendant des décennies, l’homme qui se déclarait encore récemment «prêt à mourir pour faire ce qui est juste» a finalement accepté de tirer sa révérence, quand il a réalisé que ses concitoyens eux aussi s’étaient faits à l’idée de le voir partir pour un monde meilleur.

S’il y a une chose que les dictateurs ont en commun, c’est bien l’instinct de survie. Lorsqu’on se donne autant de mal que lui pour accumuler la fortune que Mugabe a volée aux Zimbabwéens, on est rarement pressé de quitter ce monde matériel.

Le président voulait maintenir son emprise sur le pouvoir même après son départ, en manœuvrant pour que son épouse, Grace, assume sa succession. C’est cette guérilla interne, entre elle et les partisans de la première heure du dictateur, qui aura finalement eu raison de lui. 

Comme c’est presque toujours le cas avec les dictatures, celles-ci s’appuient sur un parrain extérieur, plus riche et plus puissant, pour survivre. Dans le cas du Zimbabwe, ce parrain est la Chine. 

Il serait surprenant que tout ce qui s’est produit au cours de ces derniers jours, le coup d’État militaire et le retour du successeur, Emmerson Mnangagwa, aurait réussi sans la bénédiction de Beijing. Et cela n’est pas nécessairement de bon augure pour le peuple du Zimbabwe.

La Chine investit des ressources considérables pour créer des liens avec le continent africain, et l’alliance du futur président, Mnangagwa, avec le gouvernement chinois remonte aux années 60. La tentation sera forte pour lui de reproduire dans son pays un système semblable au parti unique comme c’est le cas en Chine, déguisé en une démocratie de façade. 

Celui qu’on surnomme « le crocodile», en raison de la peur que ses crimes ont inspirée, cherchera sans doute à se présenter comme un réformateur pour plaire à la jeune génération qui manifeste depuis un an son ras-le-bol du vieux régime. Et peut-être y aura-t-il en effet des réformes, mais l’ADN du parti au pouvoir n’est pas prêt de muter pour autant. La corruption prendra de nouvelles formes, elle profitera à d’autres joueurs, mais rien dans les bouleversements qui secouent le pays n’annonce une fin de la kleptocratie. 

Et quels seront les rapports entre le nouveau leader et l’armée, sans laquelle il aurait été incapable de tirer son épingle du jeu? Pour l’instant le peuple se réjouit du rôle joué par les militaires pour mettre fin à un régime déchu, mais une fois que les gradés goûtent au pouvoir politique, ils ont du mal à s’en passer.

Les élections de 2013 lors desquelles Mugabe avait été reporté au pouvoir avaient été entachées d’irrégularité, jugées frauduleuses par plusieurs acteurs. Le pays devra peut-être se résoudre à un processus plus équitable s’il espère obtenir l’appui financier financier du FMI ou d’autres bailleurs de fonds, dont il a désespérément besoin pour soutenir son économie. 

C’est un levier dont le Fonds monétaire devra se servir pour assurer que les mécanismes démocratiques jouent leur rôle. La véritable lueur d’espoir dans le mouvement auquel on assiste, c’est qu’il se déroule sans violence. Le pays a déjà payé assez cher comme ça sans en plus verser son sang.