La paye des docteurs

Est-ce que les Québécois versent trop d'argent aux médecins pour les services qu'ils reçoivent en retour? Il est légitime de poser la question quand les finances publiques sont précaires, que le réseau de la santé et des services sociaux accapare 49 % du budget et que l'accès aux soins laisse toujours à désirer. Mais de grâce, évitons de croire qu'il suffirait de couper la paye des «docteurs» pour résoudre nos problèmes.
Il est facile de tomber dans la démagogie, les raccourcis et, disons-le, l'envie. Miser là-dessus n'améliore cependant en rien l'efficacité du système ni ne garantit une plus grande productivité des médecins, une meilleure synergie entre les différents professionnels de la santé ni une utilisation optimale des fonds publics. Un coup de force de la part de Québec pour étaler au-delà de 2015 le rattrapage salarial consenti aux médecins en 2007, pour combler l'écart avec leurs confrères du Canada anglais, n'est guère non plus une approche gagnante pour les inciter à faire plus, mieux et différemment.
Depuis quelques jours, les médecins sont montrés du doigt. Le chercheur Damien Contandriopoulos, de l'Institut de recherche en santé publique de l'Université de Montréal, relève que la rémunération moyenne des médecins a augmenté, mais que le nombre d'actes médicaux par médecin a diminué. Il déplore que beaucoup d'argent public soit investi sans que l'accessibilité soit accrue.
Dans un document remis au ministre des Finances, l'Association québécoise d'établissements de santé et de services sociaux (AQESSS) s'inquiète pour sa part du fardeau que représente la rémunération des médecins sur le budget de la Santé. Faisant référence à l'étude de M. Contandriopoulos, l'AQESSS déplore que la productivité des médecins suive une courbe inverse à la hausse de rémunération et souhaite que des objectifs de performance contraignants et qu'un mécanisme de reddition de comptes soient instaurés.
Avant de conclure que les patients et les contribuables font les frais de la gourmandise et de la paresse des médecins, il faudrait d'abord chercher à comprendre pourquoi rémunération et productivité ne vont pas dans le même sens. Par la suite, il faudra mettre en place des moyens pour s'assurer que l'État en a pour son argent.
Souvenons-nous du temps où on parlait de pénurie d'omnipraticiens et de spécialistes et que les politiciens disaient qu'il fallait être patient et que tout irait mieux dans le réseau lorsqu'ils seraient plus nombreux à sortir des facultés de médecine. En 2014, l'AQESSS se réjouit du nombre accru de médecins. Toutefois, elle admet que les établissements «ne disposent pas des budgets requis pour les accueillir et leur offrir un environnement de pratique adéquat et de qualité».
Le manque de disponibilité des blocs opératoires, d'équipement ou de personnel peut-il expliquer que la productivité des médecins n'est pas celle escomptée? Le fait que les omnipraticiens doivent exercer dans les hôpitaux peut-il justifier qu'ils soient moins disponibles pour les patients en clinique? Leur faut-il plus de temps pour traiter des cas plus complexes?
Est-il possible par ailleurs que la féminisation de la profession et le rapport au travail des jeunes (en médecine et ailleurs) se traduisent par moins d'heures travaillées? L'Institut canadien d'information sur la santé signalait l'automne dernier que les jeunes médecins cherchent davantage que les plus vieux à équilibrer travail, qualité de vie et vie familiale.
Comment composer avec cette réalité et diversifier les modes de rémunération pour s'assurer que la population obtiendra les soins requis dans des délais raisonnables? Le Commissaire à la santé et au bien-être a lancé une vaste recherche pour voir quel mode aurait le plus d'effet sur l'efficacité et la performance du système de santé. Il faudra avoir la volonté et la sagesse de s'en inspirer.