La paix par le chantage

Un nouveau chapitre s'ouvre à la commission Charbonneau. Après la collusion municipale, les dirigeants syndicaux, les grands patrons, cette nouvelle phase nous amène du haut de la hiérarchie jusqu'au bas de la pyramide, au coeur des chantiers de la Côte-Nord, pays de Bernard «Rambo» Gauthier et de ses acolytes.
Avant même d'entendre le premier témoin, on a déjà eu un aperçu du climat malsain qui règne dans ces chantiers.
Pendant un an, l'enquêteur de la commission, Michel Comeau, et son équipe ont interrogé 70 personnes, du milieu syndical comme patronal, mais presque tous ont refusé de se présenter devant la commission pour dénoncer le système, par crainte de représailles. C'est donc l'enquêteur qui a parlé en leur nom.
À lui seul, ce détail révèle l'étendue et la gravité du problème. On a beau dire que les choses se sont améliorées, rien n'a vraiment entamé le pouvoir occulte exercé par un groupe d'individus sur toute une région du Québec, où ils font la pluie et le beau temps.
«Il y avait comme une loi du silence, un genre d'omertà dans le milieu, surtout si on s'approchait des délégués syndicaux», a expliqué lundi dernier l'ex-policier. Quand on travaille avec le crime organisé, personne ne veut nous parler, mais là on était sur des chantiers de travailleurs. Ce monde-là avait peur des représailles, peur de l'intimidation.»
Plusieurs témoins ont relaté les concessions qu'ils ont dû faire au nom de la «paix syndicale». Hydro a été accusée de fermer les yeux sur le climat malsain qui règne sur ces chantiers, mais elle s'en défend. «[...] c'est la responsabilité des entrepreneurs de prendre les mesures nécessaires pour maintenir la paix syndicale sur un chantier...»
La paix syndicale, à ce compte-là, c'est comme la «protection» des mafieux. C'est le même chantage, sous un autre nom. Et c'est le mot qu'a utilisé Serge Larouche, patron de Ganotec, lorsqu'il a évoqué le paiement de 40 000 $ au président du Conseil provincial des métiers de la construction, Gérard Cyr. «J'ai vu ça comme une protection», a-t-il expliqué à la juge Charbonneau.
On a entendu d'autres histoires d'horreur. Un camionneur à qui on a tendu un piège, provoquant le renversement de son dix-roues. L'homme n'a pas pu reprendre son travail depuis; un entrepreneur, suivi par des véhicules qui l'ont fait sortir de la route à Havre-Saint-Pierre. Même les patrouilleurs avaient peur de Bernard Gauthier et de ses fiers-à-bras, a-t-il confié aux enquêteurs.
Ces confidences démontrent l'utilité de l'exercice en cours. Les règles de procédure de la commission Charbonneau permettent d'entendre ceux qu'on essaie de réduire au silence. Étant donné le climat d'intimidation et de menaces entretenu sur les chantiers, il n'y a pas d'autre moyen de briser l'omertà qui pèse sur quiconque ose s'élever contre ce pouvoir parallèle.
Il y a toujours le risque de porter atteinte à des réputations, mais jusqu'ici l'équipe d'enquêteurs et de procureurs a su faire preuve d'un jugement éclairé.
Certains avocats aimeraient bien couper les ailes de la commission en invoquant son mandat précis, qui limite les travaux aux «contrats publics dans le secteur de construction». Mais la juge peut invoquer le principe de pertinence raisonnable pour protéger sa marge de manoeuvre.
On ne peut plus invoquer la naïveté pour croire que ces comportements se limitent aux travaux publics et n'ont pas cours ailleurs. La commissaire saura s'en tenir à son mandat quand viendra le temps d'écrire son rapport, mais en ce qui nous concerne, nous en savons beaucoup trop maintenant pour nous en contenter. Il faudra que les leçons tirées de cet exercice s'appliquent à toute l'industrie.