On fait des contestataires du spectacle «SLAV» des extrémistes, des apôtres de la rectitude politique, des partisans de la censure, ce qu’ils ne sont pas. C’est tellement plus facile de s’attaquer aux messagers que d’écouter ce qu’ils essaient de nous dire.

La liberté de ne pas faire de bruit

ÉDITORIAL / Lorsque des athlètes mettent un genou à terre avant un match de football, ce n’est pas pour protester contre l’hymne national des États-Unis. C’est pour attirer l’attention sur les abus de pouvoirs policiers, les violences raciales dont sont victimes les communautés noires. La réaction est forte parce que ce simple geste dérange et oblige à ouvrir les yeux sur une douloureuse réalité.

Il est difficile de ne pas voir un parallèle avec le débat qui a cours depuis quelques semaines au Québec, en réaction aux spectacles SLAV et Kanata du metteur en scène Robert Lepage. Dans les deux cas, ceux que cette contestation indispose s’empressent de discréditer les porteurs du message. Les Québécois éprouvent de la sympathie, de la solidarité envers les joueurs de la NFL, mais ils n’hésitent pas à critiquer, voire caricaturer ceux et celles qui protestent contre l’absence de corps et de voix noires ou autochtones pour donner vie à ces œuvres. 

On en fait des extrémistes, des apôtres de la rectitude politique, des partisans de la censure, ce qu’ils ne sont pas. C’est tellement plus facile de s’attaquer aux messagers que d’écouter ce qu’ils essaient de nous dire.

Les attaques ne viennent pas de Robert Lepage, qui a plus d’une fois démontré son appui envers une cause qu’il a souvent épousée par le passé, et qu’il épouse certainement encore dans la lecture qu’il fait de l’histoire. 

Mais ce que nous disent Ricardo Lamour, Kim O’Bomsawin, et les dizaines d’artistes, d’universitaires qui endossent cette remise en question, c’est qu’il ne sert à rien de lire et interpréter l’histoire correctement, si en bout de ligne on continue d’ignorer les artistes et créateurs qui ne font pas partie de la majorité. 

Ce débat oppose deux idéaux aussi valables l’un que l’autre: la volonté d’inclusion d’une part, qui finit par être perçue comme une entrave à la liberté de création, d’autre part. Un artiste de l’envergure de M. Lepage a toutes les raisons du monde de réclamer, non seulement pour lui mais pour tout créateur, une entière et totale liberté de parole. 

Mais tous ceux qui veulent se draper dans ce principe doivent se demander à quoi ressemble cette liberté pour ceux et celles qui n’ont pas accès aux mêmes plateformes, aux mêmes budgets. La liberté de création s’accompagne toujours de la liberté d’être en désaccord, et de faire le bruit qu’il faut pour se faire entendre. 

Leurs demandes rappellent aussi ce qui s’est passé avec les Oscars en 2016, quand pour une deuxième année consécutive, seuls des acteurs blancs étaient mis en nomination. Ce n’est pas brimer la liberté d’expression ni exercer de la censure que de réclamer une meilleure représentation de la diversité des individus dans l’industrie culturelle. 

Non, Robert Lepage ne pratique pas une telle discrimination. Mais la faible visibilité des Noirs et des Autochtones sur la scène culturelle de notre majorité blanche n’en est pas moins problématique. M. Lepage a servi, malgré lui, de paratonnerre à une frustration, qu’il comprend du reste mieux que bien d’autres.

Il ne peut pas être le seul à essuyer ces critiques. Nous avons tous un rôle à jouer pour remettre en question l’ordre établi, et on ne peut pas faire cette réflexion si notre seul réflexe est de discréditer ceux qui tentent de nous ouvrir les yeux. Ces révoltes pacifiques sont avant tout des occasions à saisir pour aller de l’avant et faire plus de place à ceux et celles que nous condamnons trop souvent à l’invisibilité, et au silence.