La grâce et l'indécence

Les Jeux olympiques sont un puissant révélateur de ce que notre monde a de meilleur et de pire tout à la fois, et ceux de Sotchi ont poussé ce contraste à un nouveau sommet. Le meilleur, c'est la beauté de la neige et de l'hiver, la grâce dans le sport et le dépassement des athlètes, et surtout cette communion du monde entier, qui transcende la politique et les cultures.
Le pire, c'est presque tout le reste. Et dans le cas de Sotchi, on peut parler d'une orgie. La construction d'une autoroute de 45 km entre les rives de la mer Noire et les installations de Krasnaya Polyana, à elle seule, a coûté plus cher que les Jeux de Vancouver au grand complet.
Les dernières évaluations parlent de coûts de plus de 50 milliards $, dont une large partie a été siphonnée en pots-de-vin par des promoteurs, en retour de leur allégeance au président russe, et des fonctionnaires à côté des qui les acteurs de la commission Charbonneau font figure d'enfants d'école. Le bilan que nous a montré l'émission Enquêtes est dévastateur.
On aurait tort de croire que la corruption est exclusive à la Russie. On a vu la même chose aux Jeux de Montréal, comme à ceux de Denver.
Ce qui est triste dans cette débauche, c'est qu'elle jette de l'ombre sur les exploits d'athlètes qui ont consacré le plus clair de leur vie à repousser leurs limites et les nôtres en même temps. Ils ont pleinement mérité d'occuper le devant de la scène pendant ces deux semaines, quel que soit leur classement final. Il ne doit pas y en avoir que pour les gagnants, n'en déplaise à M. Aubut, selon qui on doit choisir entre participer et gagner. Il ne faut jamais oublier tout ce que la participation, à elle seule, a déjà coûté en sacrifices à chaque athlète.
À plus de 50 milliards $, une estimation qui n'est pas encore finale, Sotchi aura coûté deux fois plus cher, au minimum, que les Jeux de Londres. Mais ces Jeux ne se distinguent pas que par leurs coûts excessifs.
Une des choses qui a fait le charme de plusieurs jeux d'hiver, c'est leur intégration au sein d'une communauté. Ce fut le cas des jeux d'Albertville, de ceux de Lillehammer et de ceux de Calgary aussi. La magie opère quand une région et ses communautés s'approprient l'événement. Mais les Jeux de Sotchi sont avant tout le calcul d'un homme politique, dont ils servent les ambitions.
Et comme c'est le cas dans plusieurs des grand-messes sportives, les moins fortunés paient plus que leur juste part. Des milliers de gens ont été déplacés de force à Sotchi, et parmi ceux qui ont osé s'y opposer, plusieurs ont été dépossédés, sans compensation, par une justice servile qui les a déclarés «occupants illégaux», même s'ils habitaient ces lieux depuis des décennies.
C'est un phénomène qui s'est répété, à plus ou moins grande échelle, à l'occasion de plusieurs Jeux. Une étude réalisée lors des Jeux de Pékin avait évalué qu'entre 1988 et 2008, la tenue des Jeux olympiques avait entraîné l'éviction ou le déplacement de deux millions de personnes, dont plus d'un million à Pékin seulement.
Les leçons devraient pourtant porter, avec chaque nouvelle édition des Jeux, et c'est le cas dans une certaine mesure, mais Sotchi montre que malgré tout ce bagage, certaines choses ne changent pas. Il faut faire davantage pour que cet événement ne montre pas seulement ce que le sport a de mieux, mais qu'il réponde aussi aux plus hauts standards d'éthique et de transparence.
Le mouvement olympique a bien évolué, depuis sa renaissance avec Pierre de Coubertin et les Jeux d'Athènes en 1896, mais il est loin d'avoir rompu avec son passé aristocratique et élitiste. Encore aujourd'hui, la gouvernance du CIO est l'une des plus opaques et l'organisme ne rend de comptes qu'à lui-même, essentiellement. Il est temps que ça change, et les Jeux de Sotchi n'en sont qu'une preuve de plus.