Il ne suffit pas de rêver

La meilleure façon de venir en aide aux femmes qui sont tombées dans le piège de la prostitution est-elle vraiment de préparer un nouveau débat en Cour suprême? Tout indique qu'il y aura une répétition de ce scénario dès que la loi C-36 du ministre de la Justice, Peter MacKay, entrera en vigueur.
Il s'écoulera donc quelques années où un doute planera sur la validité du cadre législatif, puisque le ministre n'a pas l'intention d'en référer directement au plus haut tribunal.
M. MacKay aurait peut-être mieux fait de s'en tenir aux conclusions du jugement Bedford, rendu en décembre par la Cour suprême. Mais voilà, son rêve à lui, c'est d'éradiquer la prostitution. C'est louable, mais on ne lui en demandait pas tant. Il aurait suffi que les lois en place n'empêchent pas ceux et celles qui font le commerce du sexe d'assurer leur sécurité. Mais s'il faut en croire les audiences du Comité permanent de la justice et des droits de la personne, qui étudie ce projet de loi jusqu'à demain, rien n'assure que cet objectif sera atteint.
«Le projet de loi C-36 est une mauvaise politique et une mauvaise loi», est venu dire le porte-parole de l'Association des avocats criminels canadiens, Leonardo Russomanno. En criminalisant l'acheteur plutôt que celui ou celle qui vend ses services, on recrée les conditions qui existaient sous l'ancienne loi. Pour éviter d'être piégés, les clients se déplaceront vers des lieux où les prostituées seront forcées d'opérer sans la protection qu'offre la présence de leurs collègues. On inverse les rôles, mais avec le même résultat.
La juge en chef McLachlin écrivait, en décembre, que «la violence d'un client ne diminue en rien la responsabilité de l'État qui rend une prostituée plus vulnérable à cette violence».
Les deux premiers jours d'audiences montrent que ce constat débouche sur un débat d'une complexité infinie. Devant la prostitution, à peu près aucun consensus n'est possible. Personne ne s'entend sur l'âge moyen d'entrée dans ce monde : quatorze ans? Seize, dix-huit? Combien y sont contraintes par la force? Et peut-on appeler ça un «travail»? Les avis sont partagés, même parmi celles et ceux qui ont exercé ou exercent encore cette activité. Certaines ont parlé d'un «choix» devant des circonstances extrêmes. Et même le mot travail est offensant pour Timea Eva Nagy, fondatrice d'un organisme d'aide aux victimes, qui a été elle-même enlevée et forcée à la prostitution à son arrivée au Canada, voilà 14 ans. «Si je reçois un coup au visage, si quelqu'un me menace avec une arme et que je dois me cacher dans une salle de bain, si une femme se retrouve avec une mâchoire disloquée, je n'appelle pas ça du travail», a-t-elle rappelé aux députés.
Le débat qui se déroule, comprimé en quelques jours, ne permet pas de rendre justice à la complexité et à l'importance de ce problème de société. La question va bien au-delà d'une seule loi, selon Mme Nagy encore. «Nous devons décider ce que nous voulons pour les générations à venir. Se vendre pour le sexe ou aller à l'université?»
Il faudra plus qu'une loi pour venir à bout de la prostitution au Canada, quoi qu'en pense le ministre MacKay. C'est par des programmes sociaux qu'on pourra s'attaquer au problème, et l'enveloppe de 20 millions $ sur cinq ans promise pour les groupes d'aide est dérisoire. Cela représente tout juste quelques centaines de milliers de dollars par province par année.
Le problème touche, de façon disproportionnée, les femmes autochtones, a-t-on au moins convenu. La prostitution est une conséquence de la pauvreté, et il faudra parler de politiques de revenu garanti et d'équité envers les femmes, si on veut favoriser la réinsertion et la prévention. Le sérieux du ministre se mesurera aux moyens qu'il prendra.