Guerre froide 2.0

On croyait la guerre froide rangée au grenier de l'histoire, mais le président russe, Vladimir Poutine, réveille de vieux démons. Dire qu'il y a deux mois à peine, le monde entier fêtait les Olympiques à Sotchi. Qui aurait prédit que quelques semaines plus tard, la Russie mobiliserait des dizaines de milliers de soldats aux frontières de l'Ukraine et même de la Finlande, forçant l'OTAN à augmenter sa présence militaire en Europe de l'Est?
Le retour de la Crimée dans le giron russe est-il le début d'une stratégie plus ambitieuse? Chose sûre, le déploiement des militaires russes sans uniforme identifiable, dans les premiers jours de cette crise, n'avait rien d'improvisé, et le plan de match ne s'arrêtera pas là.
L'épicentre se déplace maintenant sur la frontière est de l'Ukraine, où l'armée russe s'est déployée pour des «manoeuvres», pendant que des manifestants tentent de recréer les conditions qui ont fait tomber la Crimée. Cette agitation n'est pas spontanée, des proches du président déchu Victor Ianoukovitch, réfugié sous l'aile de Poutine, s'activent depuis quelques semaines pour provoquer ces soulèvements. Les rassemblements n'ont pas la même ampleur que ceux de Crimée, mais la Russie n'attendra pas qu'on lui torde un bras pour intervenir.
C'est dans le long discours prononcé devant le parlement russe, au lendemain du référendum en Crimée, que M. Poutine a élaboré le mythe sur lequel reposent ses visées expansionnistes.
Pour justifier l'interventionnisme russe dans les pays voisins, il réécrit l'histoire, établissant d'abord que le groupe ethnique qui aurait le plus souffert de répression pendant l'ère soviétique, comme les Tatars de Crimée, c'est le peuple russe.
Ensuite, il établit que le régime bolchevique, lorsqu'il a cédé des parties de territoire à l'Ukraine, a posé des gestes qui étaient en violation de la Constitution, ajoutant qu'«aujourd'hui ces territoires forment le sud-est de l'Ukraine».
«La Russie n'a pas été volée, a-t-il dit, elle a été pillée!» Et le résultat, conclut-il, c'est que la nation russe est «le plus grand groupe ethnique au monde qui soit divisé par plusieurs frontières».
Tout l'argumentaire de ce long réquisitoire vise d'abord à affirmer que la Russie est responsable du groupe ethnique russe, quel que soit le pays où il se trouve. Il compare même son rêve d'unification du peuple russe à la réunification de l'Allemagne. Il déclare que toute décision ayant enlevé du territoire à la Russie, depuis la révolution russe, est inconstitutionnelle.
Ajoutez à cela un profond ressentiment envers l'OTAN, qui n'a jamais traité sur un pied d'égalité, selon lui, avec son pays.
Ce sont des plaques tectoniques qui risquent de bouger, en Europe de l'Est. La Finlande et la Suède, deux pays qui ne font pas partie de l'OTAN même s'ils font partie de l'Union européenne, le pressentent.
M. Poutine considère que l'indépendance accordée à la Finlande en 1917 fut un «acte de trahison contre les intérêts de la nation». La semaine dernière, les troupes russes se sont entraînées près de la frontière finlandaise, et l'année dernière, des chasseurs russes ont simulé une attaque aérienne aux frontières de la Suède, un geste qui a inquiété ce pays. Le premier ministre a évoqué la possibilité de remettre en question la politique de neutralité de son pays, vieille de 200 ans, devant les agissements «erratiques et imprévisibles» du géant russe, alors que le ministre des Finances propose une hausse du budget en défense.
La Russie se défend de vouloir intervenir mais ces paroles ont peu de poids. C'est par ses actions que M. Poutine parle. Il tâte le terrain pour voir jusqu'où il peut repousser ses frontières. Si ce n'est pas ça la guerre froide, ça lui ressemble un peu trop.