Le prince héritier Mohammed Ben Salman

Et merci pour vos blindés!

ÉDITORIAL / Le gouvernement libéral a bien tenté de marcher sur le fil de fer qui sépare, d’un côté, la défense de nos valeurs et, de l’autre, la protection de nos intérêts commerciaux et surtout stratégiques au Moyen-Orient, mais le royaume saoudien vient de démontrer la futilité de cet effort.

Les craintes exprimées par la ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, devant l’arrestation de Samar Badawi, la sœur de Raif Badawi, ne sauraient toutefois expliquer à elles seules les réactions démesurées annoncées lundi par Riyad. Il se passe quelque chose d’autre, reste à savoir quoi. 

Le régime veut-il envoyer un message aux autres pays occidentaux? Mais pourquoi se sentirait-il si menacé à ce moment précis, qu’il décide de renvoyer l’ambassadeur du Canada, de rappeler le sien et du même souffle près de 15 000 étudiants saoudiens qui étudient au Canada?

Et lundi en fin d’après-midi, on apprenait que la compagnie aérienne saoudienne annulait, à compter du 13 août, tous ses vols au Canada.

Qu’a donc dit la ministre pour provoquer l’ire du prince héritier Mohammed Ben Salman? Un simple tweet :

«Très alarmée d’apprendre l’emprisonnement de Samar Badawi, la sœur de Raif Badawi, en Arabie Saoudite. Le Canada appuie la famille Badawi dans cette difficile épreuve, et nous continuons de fortement appeler à la libération de Raif et Samar Badawi.»

L’injure, on le voit, est sans commune mesure avec la réparation infligée par le royaume. 

Sans doute le prince a-t-il jugé que le Canada, un partenaire commercial somme toute modeste, toutes proportions gardées, pouvait servir d’exemple aux autres nations qui seraient tentées de critiquer les abus des droits humains auxquels se livre le jeune monarque.

Peut-être, aussi, le gouvernement saoudien a-t-il voulu préparer le terrain s’il s’apprête à poser d’autres gestes répressifs. À ce stade, tout n’est que conjecture.

Mme Freeland a raison de garder la tête froide et de maintenir le cap. Il est inutile de vouloir amadouer le gouvernement saoudien en se pliant à ses quatre volontés.

Le premier ministre Trudeau et l’ex-ministre des Affaires étrangères, Stéphane Dion, avaient pris la décision impopulaire de ne pas annuler le contrat de plusieurs milliards de dollars pour la livraison de véhicules blindés légers justement pour préserver nos relations avec cet acteur incontournable du Moyen-Orient.

Ce capital politique n’a pas permis d’obtenir la libération de Raif Badawi. Et si quelques mots de la part d’une ministre — une femme évidemment — l’ont réduit à néant, c’est qu’il tenait à bien peu de choses. 

Il ne faut pas s’attendre à ce que les États-Unis se donnent la peine d’intercéder en notre faveur. L’administration Trump a fermé les yeux sur bien pire pour cultiver les faveurs du prince, et le président doit se réjouir de la gifle servie à M. Trudeau, s’il ne l’a pas encouragée, même.

Il serait toutefois surprenant que les rapports entre nos deux pays en restent là de façon durable. Ce n’est pas la première fois que l’Arabie Saoudite prend offense de critiques envers ses pratiques. Elle l’avait fait avec la Suède en 2015. Le conflit s’était réglé rapidement, mais il n’avait pas atteint de telles proportions.

Et l’Arabie Saoudite aussi devra payer un prix, car le pays projette de plus en plus l’image d’un partenaire imprévisible et isolé.