Effet nocif du laisser-faire

Le gouvernement conservateur éprouve beaucoup de mal à comprendre que les entreprises privées ne sont pas les mieux placées pour veiller aux intérêts des citoyens. Si Ottawa osait durcir le ton à l'égard des compagnies pharmaceutiques, hôpitaux, pharmacies communautaires et patients se porteraient sûrement mieux en n'ayant pas à subir et à gérer de coûteuses et dangereuses pénuries de médicaments.
Le ministre québécois de la Santé, le Collège des médecins du Québec, l'Ordre des pharmaciens, l'Association des pharmaciens des établissements de santé du Québec et l'Association des pharmaciens propriétaires reviennent à la charge et demandent à Ottawa de faire preuve de leadership et de prendre les dispositions nécessaires pour assurer un approvisionnement continu des médicaments.
En 2012, devant de sérieuses pénuries, ces acteurs ont formulé neuf recommandations au gouvernement fédéral pour prévoir et limiter les ruptures d'approvisionnement en médicaments. En vain. En cette matière, le gouvernement Harper préfère la méthode douce. Il se fie aux entreprises pharmaceutiques et refuse de les obliger à divulguer d'éventuels ralentissements ou arrêts de production, comme certains pays les y contraignent. Ottawa privilégie le volontariat et invite les pharmaceutiques à divulguer l'information sur un site Internet. Une approche qui a manifestement des limites.
L'Ordre des pharmaciens du Québec a un exemple concret en main. Récemment, le Québec était en manque d'un médicament contre l'arythmie cardiaque, la flecaïnide. La Régie de l'assurance maladie du Québec a avisé le 8 janvier les professionnels de la santé qu'elle rembourserait les préparations magistrales nécessaires pour parer à la pénurie. Ce n'est toutefois que le 29 janvier que l'entreprise a indiqué sur Internet qu'elle éprouvait des difficultés. Très efficace comme outil de prévention.
En plus des retards dans l'information, l'Ordre note également que 20 % des ruptures d'approvisionnement ne sont pas répertoriées. Un sondage d'un jour réalisé par l'organisme auprès des pharmaciens révèle de plus que ce ne sont pas que les patients hospitalisés qui sont confrontés au problème, mais également ceux qui vont chercher leur médicament à la pharmacie de leur quartier et qui se font répondre qu'il n'est plus disponible.
La situation inquiète grandement le Collège des médecins du Québec. «On le sait qu'il y a une catastrophe qui nous pend au bout du nez», a affirmé à La Presse le président, Charles Bernard. En 2012, devant la lenteur des autorités gouvernementales à mettre en place une stratégie pour sécuriser l'approvisionnement, le Dr Bernard se demandait ce qu'il faudra pour les réveiller.
Faudra-t-il des morts, comme le craint le président de l'Association des pharmaciens des établissements de santé du Québec? Un gouvernement soucieux de la santé et de la sécurité de ses citoyens se doit d'être vigilant et de ne pas demeurer sourd lorsque des professionnels de la santé et le ministre de la Santé d'une province tirent la sonnette d'alarme. La ministre Rona Ambrose n'a même pas accusé réception de la lettre des ministres Réjean Hébert et Alexandre Cloutier.
On l'a vu dans d'autres domaines, l'absence de réglementation ou de suivi rigoureux par les autorités gouvernementales peut avoir des conséquences très graves. Pensons à la tragédie de Lac-Mégantic, où 47 personnes ont perdu la vie. Le Vérificateur général du Canada a relevé des faiblesses importantes dans le programme d'inspections de Transports Canada. Le Bureau de la sécurité des transports a aussi jugé insuffisantes les normes sur le transport de matières dangereuses. Il appartient à Ottawa d'imposer des règles qui protégeront les Canadiens.
En transports comme en santé, le gouvernement ne peut laisser la santé et la sécurité des citoyens au bon vouloir des entreprises privées.