Ebola: l'indifférence qui tue

Plus de 670 personnes tuées sur quelque 1200 cas recensés. L'épidémie d'Ebola qui sévit en Afrique de l'Ouest depuis le début de l'année, la pire de l'histoire, est considérée comme hors de contrôle par l'organisation non gouvernementale (ONG) Médecins sans frontières. Il existe pourtant des solutions pour enrayer la maladie, ou du moins la contenir. Suffit d'y mettre les moyens et un minimum de volonté.
Médecins sans frontières (MSF) a secoué les puces de la communauté internationale, cette semaine. L'ONG accuse l'Organisation mondiale de la santé et les gouvernements de ne pas en faire assez pour lutter contre le virus qui fait rage en Guinée, au Liberia et en Sierra Leone et qui menace de se propager dans d'autres pays de la région. Elle réclame plus de ressources financières, matérielles et humaines pour endiguer l'épidémie. Plus de médecins, d'infirmiers, de logisticiens, d'épidémiologistes.
Plus d'anthropologues, aussi, pour aider les équipes à négocier avec les populations locales, qui doivent être approchées avec délicatesse et diplomatie, explique MSF. Les villageois ont peur et ont du mal à croire à la maladie. Certains sont carrément hostiles à l'égard des équipes soignantes et logistiques, allant parfois jusqu'à les accuser d'avoir importé le virus.
Il faut convaincre les familles en deuil de modifier leurs rites funéraires. Leur faire comprendre à quel point il est périlleux de laver les corps encore contagieux des défunts. Leur faire accepter l'idée d'enfermer leurs proches décédés dans des sacs hermétiques. Les persuader de l'importance de limiter les contacts lors des cérémonies mortuaires. Leur expliquer la nécessité de restreindre leurs déplacements d'un village à un autre, la grande mobilité de la population ouest-africaine constituant un facteur aggravant de l'épidémie.
Combattre la peur, développer la confiance, diffuser de village en village des messages médicaux convaincants, prévenir la transmission du virus sans heurter les croyances, réconforter les patients souffrants et les familles endeuillées, lutter contre l'hyperthermie et la déshydratation sous les étouffants scaphandres de protection: la tâche des équipes médicales et logistiques sur le terrain est excessivement lourde et éprouvante. D'où l'importance pour la communauté internationale, mais aussi pour les autorités politiques et religieuses locales, de leur apporter le maximum de soutien et de collaboration.
Il n'y a malheureusement aucun traitement contre l'Ebola. Les médecins ne peuvent qu'aider les malades à lutter et à supporter la douleur. Et bien que le virus ait été découvert en 1976 en République démocratique du Congo (le Zaïre à l'époque), il n'existe toujours aucun vaccin testé et approuvé. L'Ebola n'a pas fait suffisamment de morts en 35 ans pour que l'industrie pharmaceutique y ait vu une occasion rentable. En d'autres mots, pas d'intérêt commercial, pas de vaccin. Ce sont donc surtout des laboratoires publics qui font des recherches sur l'Ebola, avec trop peu de moyens.
Voilà. L'Ebola n'est pas la grippe A (H1N1) de 2009-2010. Non seulement le virus n'a pas encore assez tué, mais il ne s'est pas propagé ailleurs qu'en Afrique de l'Ouest, du moins jusqu'à maintenant. Surtout, il n'a pas touché les populations des pays riches, qui ont toutes les chances d'être épargnées grâce à la mise en place de mesures transfrontalières strictes, d'une part, et à la capacité des autorités sanitaires à réagir rapidement si jamais un cas se présentait, d'autre part.
Et si, malgré toutes nos précautions, le virus nous frappait de plein fouet? Le vaccin, même insuffisamment testé, serait à nos portes.
Si l'épidémie d'Ebola est hors de contrôle dans une partie de l'Afrique de l'Ouest aujourd'hui, c'est parce que le virus a trouvé un terreau fertile pour se développer, parce que les pays touchés n'ont pas les moyens de l'enrayer et parce que la communauté internationale a lésiné sur l'aide à leur apporter. Plus qu'un virus, l'Ebola est un symptôme, un autre, du déséquilibre social, économique et financier du monde.