Déterminés... et trompeurs

Stratégie sans scrupule et machiavélique, une des manoeuvres les plus cyniques des dernières années, plan malsain. Pas besoin d'user de superlatifs comme l'a fait lundi le chef libéral Philippe Couillard pour décrire le comportement du Parti québécois et la promotion de sa charte des valeurs. Un seul petit mot suffit : trompeur. Un qualificatif que certains semblent confondre avec «déterminé».
Après avoir soutenu pendant des mois que le projet de charte était fondé sur des avis juridiques solides et que le recours à la clause dérogatoire n'était pas nécessaire, Pauline Marois a tenu lundi un tout autre discours. Si son équipe forme le gouvernement le 7 avril, elle envisage maintenant d'utiliser la clause nonobstant pour déroger à la Charte canadienne des droits et libertés et ainsi protéger le projet défendu depuis l'automne par Bernard Drainville. La chef péquiste justifie sa volte-face par les «bruits assez sérieux provenant de l'extérieur du Québec où on voudrait pouvoir contester cette charte».
Comment peut-on tenir de tels propos aujourd'hui alors que la légalité du projet de loi 60 a soulevé des doutes dès sa présentation, et ce, à l'intérieur même du Québec? La Commission des droits de la personne a conclu que le projet contrevenait non seulement à la Charte canadienne des droits et libertés, mais bien aussi à la Charte québécoise adoptée avant celle d'Ottawa. Le Barreau du Québec, mais aussi d'anciens premiers ministres péquistes (Jacques Parizeau et Lucien Bouchard) ont dit craindre aussi que le projet de charte des valeurs, devenue charte de la laïcité, ne passe pas le test des tribunaux. Le dossier s'y éternisera néanmoins pendant une décennie et monopolisera ressources humaines et financières.
Même des personnes en accord avec le gouvernement Marois ont préconisé le recours à la clause dérogatoire. C'est le cas de l'ancienne juge à la Cour suprême, Claire L'Heureux-Dubé, mais aussi du juriste Henri Brun qui l'invitait à utiliser dès le départ la clause dérogatoire.
Manifestement, Mme Marois et ses troupes n'entendent que les bruits et les histoires qui font leur affaire et au moment qui fait leur affaire. Ils n'ont pas seulement conçu leur charte en dépit de faits et de données probantes et accordé beaucoup trop d'importance aux peurs et à des situations anecdotiques comme celle décrite par Janette Bertrand avec ses «étudiants de McGill riches» à la piscine d'un immeuble privé. Le fondement juridique du projet paraît plus que jamais fragile.
Il est également apparu lundi que des cas de figure demeuraient flous. Lorsqu'un journaliste a demandé à Mme Marois quel sort serait réservé aux aumôniers de l'État, elle a d'abord répondu qu'ils devraient respecter la charte, pour ensuite dire qu'elle n'avait pas réfléchi à cela.
Un sujet aussi sensible que la liberté de conscience et de religion, un dossier qui de plus divise les Québécois, ne supporte pas l'improvisation. Il faut donner l'heure juste, présenter les enjeux réels et les objectifs visés. Cette charte n'est que stratégie pour faire vibrer la corde identitaire, mousser la cause souverainiste et nourrir une chicane avec Ottawa, comme le suggérait lundi une chronique dans La Presse? Les adversaires politiques tireront les conclusions qu'ils veulent. À la guerre comme à la guerre. L'électeur doit pour sa part donner tout son sens au terme intégrité.
Une charte qui assure la neutralité de l'État, qui réitère l'égalité entre les hommes et les femmes, qui prévoit que les services sont donnés et reçus à visage découvert et qui fournit des balises plus précises aux accommodements religieux pourrait rallier les Québécois de toutes allégeances politiques. Persister à vouloir interdire le port de signes religieux à tous les employés de l'État et recourir à la clause dérogatoire pour y parvenir n'est cependant pas justifié.