Déstabiliser pour régner

Que faut-il comprendre de la farce macabre qui tient lieu de justice en Égypte actuellement? Un tribunal de la ville de Minya vient de condamner à mort 529 membres des Frères musulmans, après seulement deux jours de procès, dont un où les avocats de la défense ont été exclus.
Le mégaprocès des Hells nous fait parfois douter de l'efficacité de nos propres tribunaux, mais le comportement du pouvoir égyptien, depuis la destitution du président Morsi, signifie la mort de tout espoir que le printemps arabe a pu faire naître dans ce vaste pays.
La violence atteint les niveaux les plus élevés depuis que Nasser a renversé la monarchie en 1952, et elle provient surtout des forces gouvernementales. Depuis juillet 2013, on dénombre plus de 2500 morts, 15 000 blessés et 16 000 arrestations. Les 529 accusés de Minya ont été condamnés pour la mort d'un seul policier, tué dans les troubles qui ont suivi la destitution de Morsi. Mais personne n'a été jugé pour la mort de 1000 manifestants et partisans de l'opposition, tués par les forces de l'ordre pendant la même période.
Indignés, des avocats ont empêché la tenue d'un autre mégaprocès (683 accusés) qui devait être présidé cette semaine par le même magistrat. Plus de 900 autres seront aussi jugés - si on peut appeler ça ainsi - en deux groupes de 204 et 715 accusés. Une odieuse parodie.
C'est un scénario écrit dès la révolution de 2011 et la chute du régime de Hosni Moubarak, après 30 ans de règne. Cette victoire signifiait aussi que l'armée risquait d'abdiquer le contrôle qu'elle exerçait jusque-là sur le pays. Comme dans une partie d'échecs, les militaires ont sacrifié Moubarak, donnant l'impression qu'ils se rangeaient derrière la population, mais bien décidés à contrôler le nouveau gouvernement.
L'armée n'a jamais eu l'intention d'abandonner son emprise, et elle fait tout, présentement, pour assurer que le pouvoir reste entre ses mains. Les agissements de Mohammed Morsi et des Frères musulmans, après les élections, lui ont fourni le prétexte espéré pour se remettre en selle. Les généraux ont besoin d'un ennemi pour justifier leur dictature, et les Frères musulmans jouent ce rôle depuis des décennies.
On apprend cette semaine qu'Abdul-Fattah Al-Sissi, commandant des forces armées, qui a mené l'assaut de ses troupes à l'été 2013, sera candidat à la présidence. Ce n'est plus, maintenant, qu'une formalité. La boucle aura été bouclée entre Moubarak et lui. La violente répression exercée par le régime sur le peuple égyptien n'est que la mise en scène sanglante de cette pièce de théâtre.
De simples citoyens sont arrêtés, emprisonnés et torturés, qu'ils soient islamistes, libéraux, journalistes, étudiants ne fait aucune différence, du moment qu'ils sont perçus comme des opposants. «Leurs techniques sont les mêmes qu'avant la révolution : coups de bâton, électricité, violences sexuelles», a déclaré l'un d'eux cette semaine au journal Le Monde. Rien n'a vraiment changé en Égypte.
Le Canada, dont l'attention est entièrement tournée vers la crise ukrainienne, n'a pas encore réagi à cette dégradation. C'est qu'il y a plusieurs pions sur cet échiquier. L'Égypte a emprisonné des dizaines de journalistes, accusés de terrorisme, dont un Canadien et un Australien. Ces deux pays se retrouvent les mains liées s'ils veulent protéger leurs ressortissants d'une cour qui a montré jusqu'où pouvait aller sa servilité.
Après l'annonce de la candidature du général Al-Sissi, un dirigeant des Frères musulmans a déclaré à l'AFP qu'il ne saurait y avoir de «stabilité» sous cette présidence. C'est précisément ce que veut l'armée : provoquer l'insurrection qui justifie le maintien d'une poigne de fer sur le pays. Ce climat perpétue un régime dans lequel les généraux ont fini par se prendre pour des rois.