Des Indiens et des rats

Une étude publiée cette semaine par un chercheur canadien en histoire de l'alimentation est bouleversante. Les travaux d'Ian Mosby ont révélé l'existence de programmes de recherche au cours desquels des milliers d'autochtones ont été affamés, à des fins expérimentales, au début des années 50.
Le terme «affamé» n'est pas une exagération. Vers la même époque, au Minnesota, un chercheur a mené une expérience de plusieurs mois sur une trentaine de volontaires qui avaient accepté d'être soumis à un régime de «semi-famine», pour aider à comprendre l'impact de la malnutrition en Europe de l'après-guerre. Ils ne recevaient que 1570 calories par jour, mais c'était plus que ce que recevaient des enfants autochtones dans plusieurs des pensionnats autochtones, les sinistres «residential schools». Ces révélations ouvrent un nouveau chapitre d'une histoire d'horreur qui en compte déjà beaucoup trop. 
Des chercheurs se sont servis des jeunes pensionnaires, parmi ceux qu'on appelait alors les «Indiens»,  comme de vulgaires rats de laboratoires, dans le but de faire valoir leurs théories. On savait pourtant à ce moment que ces jeunes souffraient de la faim et qu'il aurait suffi d'améliorer la qualité et la quantité de nourriture, mais les responsables des services alimentaires du pays ont plutôt choisi de mener des expériences sur l'effet de certains suppléments, qui n'ont de toute façon pas produit les résultats escomptés. Et puisqu'il fallait, pour mesurer l'impact de ces méthodes, disposer d'un «groupe de contrôle», des centaines d'élèves ont été sciemment maintenus, pendant des années, dans leur état de malnutrition. 
Mosby raconte non seulement l'horreur de cette famine, mais aussi les tests et les douloureux prélèvements qu'on infligeait à ces enfants, arrachés à leurs familles, rappelons-le. 
La lecture de ces abominations est douloureuse et elle ne peut que nous interpeller. Prenons-nous les moyens qu'il faut pour éviter que ces scénarios se reproduisent aujourd'hui, dans un contexte différent ou sous une autre forme?
Malgré les excuses officielles du premier ministre Harper pour l'épisode douloureux des pensionnats autochtones, le gouvernement en place est ou bien sur la défensive, sinon sur l'attaque, dès que son approche est mise en doute. 
On en a eu un exemple frappant l'année dernière, quand le rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l'alimentation, Olivier de Schutter, a publié un rapport dans lequel il s'inquiétait du grand nombre de Canadiens souffrant d'insécurité alimentaire, notamment parmi les populations autochtones. L'ex-ministre de la Santé, Leona Aglukkaq, avait jugé le document insultant et s'était efforcée de ridiculiser le Dr Schutter, dont le rapport était pourtant basé sur des études réalisées ici même par des spécialistes canadiens. 
On verra si, au-delà d'un acte de contrition pour des gestes posés par une génération passée, le gouvernement est prêt à tirer les leçons de ces nouvelles révélations. Sa sincérité se mesurera par les moyens qu'il mettra en oeuvre pour aller au fond de cette histoire, d'une part, et d'autre part à ceux qu'il déploie pour s'assurer que la population autochtone ait accès aux mêmes conditions sanitaires, alimentaires et éducationnelles que le reste des Canadiens.
Il ne faut cependant pas se faire trop d'illusions. On a encore vu cette semaine le cabinet du premier ministre demander que soient préparées les listes des «amis et ennemis» des ministres nommés lors du remaniement. Cette attitude se reflète dans la lutte acharnée que livre Ottawa à Cindy Blackstock, qui dénonce la discrimination envers les peuples autochtones, en raison du sous-financement de leurs services à l'enfance. Il faudrait écouter plutôt que de mener cette bataille stérile.