Des bourreaux à l'ONU

Les photos sont insoutenables. On voit des corps émaciés, qui rappellent ceux des juifs emprisonnés par les nazis, des marques de torture d'une cruauté inouïe. En tout, 55 000 photos, montrant plus de 11 000 cadavres, nous sont parvenues grâce au courage d'un membre de la police militaire syrienne, qui a fait défection pour dénoncer l'horreur qui étouffe son pays. Elles ont été analysées par des experts du droit international, qui ont oeuvré aux procès de Slobodan Milosevic et de Charles Taylor.
Toutes les victimes que montrent ces images sont mortes dans les prisons du régime syrien. C'était le travail du policier que de les photographier, pour falsifier le certificat de décès et ainsi empêcher la famille de voir le corps, et aussi pour prouver aux autorités qu'un ordre d'exécution avait été suivi.
Il pouvait y avoir jusqu'à 50 cadavres par jour, a témoigné le transfuge, qui compare la scène à un abattoir. Dans le rapport qu'ils viennent de produire, les experts ont conclu à un carnage systématique et soigneusement organisé, un crime contre l'humanité. Ils insistent sur les corps «émaciés», car ce mot n'est pas employé à la légère. Il décrit un état d'amaigrissement qu'on ne voit que chez des victimes de famine ou de maladie terminale. Ces images démontrent que la famine était l'une des formes de torture, dont la liste est longue : coups de bâton, yeux arrachés, électrocution, strangulation...
Qui, à l'ONU, peut se prétendre surpris par ces nouvelles preuves? Sûrement pas la Russie ou la Chine, les deux seuls pays à s'opposer systématiquement, depuis les premiers jours, aux résolutions amenées devant le Conseil de sécurité pour faire pression sur Assad. Les services de renseignement de ces grandes puissances savaient tout des méthodes employées par ce régime pour broyer ceux et celles qui ont fait l'erreur de réclamer plus de liberté.
Néanmoins, Moscou et Pékin ont paralysé l'ONU, donnant carte blanche aux tortionnaires du régime, se faisant complices d'atrocités dignes des camps de concentration.
En février 2012, la secrétaire d'État des États-Unis, Hillary Clinton, furieuse devant un autre blocage par les deux pays, avait prédit que «l'absence d'un front uni de la communauté internationale aura comme résultat la guerre civile. Empêcher le Conseil de sécurité d'adopter cette résolution, c'est se rendre responsable des horreurs qui se déroulent sur le terrain», concluait-elle. Il y a maintenant longtemps que l'histoire lui a donné raison.
La Russie et la Chine ont sacrifié des millions de Syriens pour promouvoir leurs propres intérêts stratégiques, que ce soit pour protéger leur relation avec l'Iran, ou avec l'État syrien lui-même, ou leur poids sur la scène internationale. Si la communauté internationale avait fait preuve de fermeté et d'unité dans ce dossier, on aurait peut-être pu éviter cette catastrophe, sciemment provoquée par l'aveuglement de Bachar Al-Assad.
La diplomatie, dans ce conflit, est devenue un accessoire qui a contribué à cette tuerie systématique. Un diplomate russe à l'ONU justifiait la position de son pays par la nécessité de protéger la «souveraineté de la Syrie». Mais quelle légitimité pouvait-on accorder à un État qui charcute ses citoyens par milliers, comme le régime nazi? Et quel genre de compromis peut-on espérer des pourparlers en cours à Genève, après toutes ces abominations?
Le Canada avait durement condamné le régime Assad au début du conflit, mais sa position est maintenant plus ambiguë, devant la montée des extrémistes qui cherchent à noyauter l'opposition. Là aussi, pour contrer cette montée du sectarisme et protéger la population syrienne, il aurait fallu rallier les pays à travers l'ONU. Mais notre influence, au sein de cette communauté, est en chute libre.