Des manifestants se sont réunis à Montréal, mardi, en mémoire du jeune Colten Boushie.

De Louis Riel à Colten Boushie

ÉDITORIAL / Si le procès qui a blanchi Gerald Stanley, pour la mort de Colten Boushie, suscite autant de colère et d’indignation à travers le pays, c’est parce qu’il n’est que la suite logique d’une longue histoire marquée au fer rouge par le colonialisme et le racisme.

Ce procès ne s’est pas déroulé dans un vacuum. Les racines du système nous ramènent à la ratification du traité 6, un des sept traités signés à la fin du XIXe siècle, quand les communautés autochtones étaient rongées par la maladie et les troupeaux de bisons décimés pour la traite de fourrures. Ces ententes ont dépossédé des peuples de leurs terres pour permettre aux colons blancs de prendre leur place.

Le procès nous ramène à la rébellion, et l’exécution, de Louis Riel qui a incité le gouvernement à mettre en place le système des «passes», qui interdisaient aux membres des Premières Nations de sortir des réserves sans l’autorisation d’un agent du gouvernement. Ce système, qui a duré jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, limitait les déplacements et les rapports des Autochtones avec les Blancs, et nuisait au commerce hors réserve, là encore contrôlé par le gouvernement.

Alors quand les membres de la famille Boushie ont vu la défense écarter systématiquement tous les candidats autochtones du jury, sans autre justification que leur race, il ne s’agissait pas pour eux d’une exception, mais d’une règle qui régit leur vie depuis des générations.

Ils avaient tiré la même conclusion quand les policiers ont procédé à la fouille de la maison de la victime, comme si celui-ci était l’accusé, sans aucune considération pour la mère qui venait d’apprendre la mort de son fils. 

Ils ont pensé la même chose quand la GRC s’est débarrassé de la voiture où il a été tué, au lieu de la préserver à titre de pièce à conviction, sans même analyser les éclaboussures de sang.

Et comment un jury, entièrement blanc, pouvait-il décoder les déclarations des témoins autochtones, situer leurs propos dans une réalité qui se confond avec leurs préjugés?

Le problème est beaucoup plus profond que la seule sélection des jurés, mais c’est une question à laquelle il faut néanmoins s’attaquer. Il est inconcevable qu’encore aujourd’hui, le système permette à des avocats de la défense d’écarter des candidats en fonction de leur race. La «récusation péremptoire» de candidats, qui permet aux avocats d’écarter quelqu’un sans justification, a été abandonnée aux États-Unis et en Grande-Bretagne; elle aurait dû l’être au Canada aussi, et depuis longtemps. Ce système ne fait que perpétuer l’exclusion des communautés autochtones du système judiciaire.

On a reproché au premier ministre Trudeau et à la ministre de la Justice, Jody Wilson-Raybould, leurs déclarations à la suite du jugement. Ils auraient sans doute eu intérêt à peser leurs mots davantage, mais ils devaient néanmoins reconnaître l’importance du problème. Il s’agit d’une cause qui marquera l’histoire, et pour que cette marque, en bout de ligne, ne soit pas que négative, il faut commencer par admettre le problème. 

Coulten Boushie a été tué d’une balle dans la tête, tirée à bout portant. L’accusé s’en est tiré en invoquant une prétendue défaillance de son revolver, que l’analyse de l’arme n’a pas démontrée. Il ne sera peut-être pas possible de renverser ce jugement, rendu par un jury. Alors rendons justice à sa mémoire d’une autre façon.