De La Fontaine à Claude Morin

Vous connaissez peut-être cette fable de La Fontaine où Perrette, «sur sa tête ayant un pot au lait», rêve à tout ce qu'elle pourra faire grâce à la vente du précieux liquide, jusqu'à ce qu'elle échappe le contenu du pot sur le sol.
À chaque nouvelle élection, le ou la chef du PQ joue le rôle de la laitière dans une version moderne de la fable où le lait est remplacé par une majorité à l'Assemblée nationale, sans laquelle il ne peut y avoir de référendum.
Pour accéder à la fameuse majorité, il faut d'un côté contenter la base du parti, impatiente d'aller de l'avant vers la souveraineté, et de l'autre rassurer les électeurs qui veulent d'un gouvernement péquiste, tant qu'il ne déclenche pas de référendum. Si Pauline Marois donne l'impression de trop pencher vers l'un des deux camps, l'autre risque de lui filer entre les doigts, et avec lui la majorité. «Adieu veau, vache, cochon...»
Cela donne lieu à des absurdités, comme d'entendre Mme Marois nous dire qu'il n'y a «pas d'engagement à tenir un référendum, et pas d'engagement non plus à ne pas tenir de référendum». On se retrouve quelque part entre La Fontaine, Molière et l'étapisme de Claude Morin.
Le problème, c'est que nous sommes en campagne électorale, et que l'exercice vise à définir le mandat que les électeurs confient à leur futur gouvernement. Sur une question aussi importante, les Québécois ont le droit de savoir si le parti qu'ils éliront entend enclencher leprocessus référendaire ou non lorsqu'il sera au pouvoir.
Le même dilemme se pose pour le Parti libéral et son chef, Philippe Couillard, qui a lui aussi besoin d'aller chercher un appui en dehors de ses partisans traditionnels. Dans ce cas-ci, M. Couillard s'est lui-même tendu un piège lorsqu'il a annoncé, au moment de son accession à la chefferie, son intention de signer la Constitution d'ici 2017.
Ce qui vaut pour le PQ vaut tout autant pour le PLQ, qui doit au minimum aller chercher un mandat en ce sens dans la campagne en cours s'il entend concrétiser cet engagement au cours des cinq prochaines années. M. Couillard aura beaucoup de mal à concilier ce projet avec son slogan, qui promet de s'attaquer aux «vraies affaires».
Devra-t-il pour autant soumettre le tout à un référendum, comme le prétend Mme Marois? Ça reste à voir, car quoi qu'en dise la chef péquiste, le Québec fait toujours partie du Canada et à deux reprises déjà, la population a manifesté son désir de ne pas se séparer du pays. Un mandat électoral clair sera suffisant pour négocier, à tout le moins.
Mme Marois, elle, s'engage à rédiger un «Livre blanc» sur l'avenir du Québec. «Nous allons recommencer à réfléchir collectivement, [...] toute la population sera invitée à prendre la parole», a-t-elle annoncé en février à Trois-Rivières.
On a déjà vu, avec le projet de charte des valeurs, ce à quoi risque de ressembler cette réflexion qu'on nous promet collective. Les opinions contraires sont minimisées; on ignore ou écarte les organismes susceptibles de jouer les trouble-fêtes. Bref, ce Livre blanc est déjà écrit et la première ministre en a récité les grandes lignes lors du même discours de Trois-Rivières.
Cette promesse est avant tout une stratégie pour repousser l'échéance référendaire, qui polarise l'opinion et amoindrit d'autant les chances d'obtenir la majorité désirée. Mme Marois espère avoir l'occasion de faire valoir aux Québécois les avantages de former un pays souverain, pour les convaincre de faire ce choix.
C'est légitime, mais l'expérience des 30 dernières années montre que plus la question est claire, moins elle suscite d'appui. Il sera difficile de faire mentir cette équation.