Le Sommet des Amériques en avril 2001

Condamner la désobéissance civile, vraiment?

ÉDITORIAL / L’idée de départ de la Coalition avenir Québec était loin d’être mauvaise : dénoncer les violences altermondialistes qui, à n’en pas douter, viendront malheureusement «pimenter» le Sommet du G7 au cours des prochains jours, et réclamer que le fédéral dédommage les commerçants qui en seront victimes. Fort belle initiative. Il est juste dommage que la CAQ ait fait preuve de trop de rigidité idéologique pour faire passer sa motion.

Mardi, le député caquiste Éric Caire a déposé une motion proposant «que l’Assemblée nationale demande au gouvernement fédéral la pleine compensation, pour les commerçants et résidants de Charlevoix et de la grande région de Québec, pour les possibles pertes encourues par le vandalisme lors d’événements en marge du Sommet du G7 [et que l’Assemblée] dénonce tout recours au vandalisme et à la désobéissance civile lors de [ces] manifestations.» Comme il s’agissait d’une «motion sans préavis», elle avait besoin de l’unanimité pour être adoptée, mais le député solidaire Amir Khadir a décidé de la bloquer. Pas qu’il ne veut pas condamner les casseurs, dit-il, mais à cause de la référence à la désobéissance civile.

Difficile de savoir exactement ce qui s’est passé entre les deux partis avant que la motion ne soit présentée. Chez QS, on dit avoir proposé trois autres libellés à la CAQ mardi matin, dont un qui ne faisait que retirer les mots «désobéissance civile» mais gardait la dénonciation du vandalisme, ce que la Coalition aurait refusé. La CAQ, de son côté, n’a pas répondu aux questions du Soleil sur ses échanges avec QS, se contentant de dire «qu’il faut envoyer un message clair aux potentiels casseurs» et que «notre motion était la bonne».

Quoi qu’il en soit, il faut admettre que sur le fond, c’est M. Khadir qui a raison. L’auteur de ces lignes a beau trouver que les récriminations de QS et d’une grande partie de la gauche au sujet de la mondialisation du commerce sont spectaculairement mal fondées, il demeure que la désobéissance civile n’est pas une insurrection, c’est un geste non violent (même s’il peut mener à des arrestations). La plupart des définitions s’accordent sur ce point — du moins, celles des encyclopédies Universalis et Britannica, de même que celle de l’Encyclopédie de philosophie de Stanford.

Par exemple, les jeunes Afro-Américains des années 60 qui s’assoyaient dans les espaces réservés aux «Blancs», et refusaient d’en partir avant que la police ne les y contraigne, faisaient de la désobéissance civile. Les campagnes pacifiques de Gandhi pour que l’Inde acquière son indépendance de l’Empire britannique en faisaient grand usage. Idem de la Révolution de velours qui a marqué la fin du régime soviétique en Tchécoslovaquie.

Il est déjà étrange d’intégrer la condamnation d’une manière non violente de protester à une motion portant sur le vandalisme, les casseurs et les dégâts matériels. Il le serait encore plus que la CAQ se soit obstinée à l’y maintenir, si c’est bien ce qui s’est passé. Et même si l’on est en désaccord avec l’altermondialisme, il serait carrément absurde qu’un parlement élu «dénonce» une forme de protestation qui a mené à quelques-unes des plus grandes avancées démocratiques de l’Histoire.

Le Black Bloc et les autres casseurs doivent être condamnés pour ce qu’ils sont : des têtes brûlées trop centrées sur elles-mêmes pour accepter que d’autres visions, d’autres valeurs que les leurs ont une existence légitime. Mais il faut réaliser que la désobéissance civile et non violente ne fait juste pas partie de leur palette d’actions. Autrement, on risque fort de jeter le bébé avec l’eau du bain.