Bombardier et la peau de l'ours

Les dirigeants de Bombardier ne peuvent pas se permettre de dilapider le capital de sympathie de la population, sans lequel il leur aurait été impossible de redresser l'entreprise. C'est pourtant ce qu'ils viennent de faire, en accordant une hausse de près de 50 % de la rémunération à six membres de la haute direction, incluant des primes qui équivaudraient à trois fois leur salaire.
Tout indique que le plan de redressement donne de bons résultats. L'entreprise avait prévu des revenus moins élevés en 2016 et une amélioration de ses marges, elle a livré marchandise. Les analystes prévoient que l'action va continuer de se relever, tranquillement, passant de 2 $ à 3 $ en cours d'année. Mais on est encore loin du niveau de 8 $ atteint en 2008.
Ce sont peut-être des signes encourageants, mais une entreprise qui termine l'année avec près d'un milliard $ de pertes - à peu près le même niveau qu'en 2015 si on exclut les radiations d'actifs- n'a aucune raison de crier victoire. 
Surtout que l'amélioration de ses liquidités est en grande partie due à l'intervention gouvernementale. Le personnel administratif des installations de Mirabel, Dorval et de l'arrondissement de Saint-Laurent, visé par une campagne de syndicalisation, risque fort de leur en tenir rigueur quand viendra le temps de se prononcer. 
Bombardier a frôlé le désastre, faut-il rappeler. Elle aurait été acculée à la faillite en 2015, n'eût été l'intervention du gouvernement québécois, avait admis le président, Alain Bellemare, l'année dernière. On peut comprendre l'indignation des Québécois devant l'empressement de l'entreprise à faire pleuvoir les millions pour quelques dirigeants.
Et surtout, comment justifier les 7 millions $ consentis au président du conseil d'administration, Pierre Beaudoin? Les réactions ont poussé celui-ci à annoncer, vendredi en fin de journée, qu'il renonçait à son augmentation.
En 2016, les actionnaires d'Alstom et de Renault ont voté majoritairement pour rejeter les rémunérations proposées pour certains de leurs dirigeants. La France a d'ailleurs déposé une loi pour donner plus de pouvoir aux actionnaires dans ce domaine. 
Ça n'arrivera pas ici, puisque les actions multivotantes des familles Beaudoin et Bombardier leur donnent, à toutes fins utiles, les pleins pouvoirs. L'épisode que vient de vivre la compagnie a sans doute démontré l'utilité de cette forme d'actionnariat, puisque le Québec aurait facilement pu perdre le contrôle de ce géant de l'aéronautique. 
Mais si la compagnie veut réellement démontrer le bien-fondé de ce type d'actions, elle doit aussi être capable de démontrer qu'elle peut s'autodiscipliner. Et elle vient de rater une belle occasion de le faire. 
Si la direction pense avoir mérité une hausse de 50 % alors que la compagnie continue de perdre des centaines de millions $, quelle sera leur récompense le jour où elle affichera des profits?
Les résultats de 2016 se situent au bas de la fourchette qu'avait prévu la direction au début de l'exercice. Après avoir réduit son exposition au risque, et ses coûts de production, l'entreprise doit maintenant démontrer sa capacité à augmenter ses revenus si elle espère atteindre la cible qu'elle s'est fixée pour 2020, soit une croissance de 50 %, qui apparaît dans les conditions actuelles irréaliste. 
Le CSeries vient d'effectuer le trajet Londres-New York. Le Global 7000 peut atteindre la vitesse du son, ou presque. Ces deux appareils sont remplis de promesses, mais il est encore tôt pour vendre la peau de cet ours-là.
Une entreprise qui affiche encore près d'un milliard $ de pertes n'a aucune raison de crier victoire