Au-delà du baccalauréat des infirmières

Diplôme d'études collégiales ou baccalauréat? Le débat sur la formation nécessaire aux futures infirmières du Québec est bien mal engagé. Le rôle stratégique mené par ces professionnelles, la pénurie qui menace les établissements publics et la croissance des coûts de santé exigent pourtant concertation et action.
Pour l'Ordre des infirmières et infirmiers du Québec, il ne fait aucun doute que la formation universitaire doit devenir obligatoire pour détenir le titre de Florence Nightingale des temps modernes. Il estime que les besoins de la population et les pratiques changent, et que le bagage des infirmières doit être modifié en conséquence.
L'Ordre voit mal comment le Québec pourrait se satisfaire de quelque 3000 heures de cours et de stage en moins pour ses infirmières, alors que les autres provinces canadiennes, la France et la Suisse ont bonifié leurs qualifications au cours de la dernière décennie.
Sa position est loin cependant de faire l'unanimité dans les cégeps et dans les syndicats d'enseignants et d'infirmières. Le ministre de la Santé, Yves Bolduc, s'est montré pour sa part ouvert à l'idée, mais demeure circonspect pour éviter une crise dans le réseau.
La prudence est en effet de mise. Il faut s'épargner les effets collatéraux d'un changement mal ficelé. La province ne gagnerait rien en décourageant les jeunes de choisir la profession d'infirmière, en créant des tiraillements quotidiens entre techniciennes et bachelières sur les lieux de travail et en ne reconnaissant pas l'expérience accumulée par les infirmières diplômées par les cégeps lors d'un affichage de poste. Mais le débat s'impose. Il faut faire des évaluations et s'ajuster afin de fournir aux patients et aux établissements le personnel infirmier dont ils auront besoin à moyen et à long termes.
Le Québec aime se qualifier d'avant-gardiste. Or, force est de constater qu'en matière de santé et de redistribution des tâches entre les divers acteurs du réseau, il progresse à pas de tortue. Qu'on pense aux cas des pharmaciens, des sages-femmes ou des infirmières praticiennes spécialisées, les superinfirmières. L'expérience des autres provinces a beau révéler les gains tirés de changements de pratiques, les transformations sont ici lentes. Il faut donc tenir compte de cette singularité avant de conclure avec certitude que l'exigence d'un baccalauréat ne découragera pas l'entrée dans la profession.
La résistance apparaît sur plus d'un front. Les cégeps ne veulent pas se faire damer le pion par les universités. Des syndicats d'infirmières estiment de leur côté qu'il est plus pressant de s'occuper des difficiles conditions de travail des infirmières que de formation. Ils se demandent également si le Québec est prêt à payer pour des infirmières plus qualifiées. Sans rehaussement significatif, des jeunes pourraient en effet opter pour une autre discipline au cégep plutôt que de payer des droits de scolarité pour un bac qui ne rapporte pas.
Le rôle que doit jouer le ministre de la Santé pour la suite des choses est primordial. Quelle est sa vision de la place de l'infirmière dans le continuum de soins? Entre l'infirmière auxiliaire et le médecin, quelles tâches est-il prêt à confier aux infirmières? Peut-il alléger la facture des soins de santé, tout en gagnant en productivité, en confiant certaines interventions à des auxiliaires et en déchargeant les médecins de tâches que pourraient accomplir des infirmières bachelières? Est-il prêt à convenir de mesures de transition avec le ministère de l'Éducation et les syndicats?
Sans l'éclairage et la volonté du ministre, l'Ordre déplorera encore dans 10 ans que le Québec est en retard comparativement au reste du Canada.