«Attriquées» au goût des hommes

L'égalité entre les hommes et les femmes n'est manifestement pas encore atteinte au Québec. Lorsque le maire d'une ville et un ministre commentent d'un ton paternaliste et protecteur les maillots portés par les femmes à la piscine publique, il y a encore un bout de chemin à franchir. Certains estiment toujours que les femmes sont incapables de décider par elles-mêmes et qu'un homme doit forcément leur indiquer la voie à suivre.
Ce n'est ni au pape, ni à l'imam, ni au juge, ni à l'État, ni au mari de décider pour les femmes leur rapport à leur religion, rappelait récemment la Fédération des femmes du Québec qui aurait souhaité que Québec trouve meilleur moyen que sa charte pour enrayer le contrôle social des filles et des femmes associé souvent aux fondamentalismes religieux. L'autodétermination des femmes, leur droit de décider pour elles-mêmes la direction de leur vie ou ce qu'elles font de leur corps, cela vous dit quelque chose?
L'agitation soulevée par le port du burkini dans les piscines de la ville de Québec montre bien que le projet de charte du gouvernement Marois mène à des absurdités, à des incohérences, à des retours en arrière. Qui se souciait auparavant du type de maillots portés par les nageuses et les nageurs? Minuscule et provocant, sage motif à fleurs de grand-maman, Speedo moulant pour monsieur bedonnant, maillot performant et digne des athlètes olympiques, couleurs sombres ou vives. Qu'importe. Chacun gardait ses commentaires pour soi, faisait l'étoile ou enchaînait ses longueurs. Ce temps est révolu. Les «valeurs québécoises» s'expriment, notre identité est «menacée».
Au nom de la laïcité de l'État et de l'égalité entre les hommes et les femmes, des élus viennent dire aux femmes, comme si elles étaient de pauvres idiotes, ce qu'elles peuvent et ce qu'elles devraient idéalement porter au travail et durant leur loisir. On les estime incapables de jugement, on considère que leurs valeurs et leurs goûts sont inférieurs aux nôtres, on prétend agir pour leur bien, et dans un grand élan de compassion, on demande à la population de respecter ces femmes «attriquées» d'un maillot de bain recouvrant tout le corps, mais on précise aussitôt que les sauveteuses employées par la Ville ne pourront pas se vêtir de la sorte. Faut le faire! Comme cohérence, on repassera.
Qui accepterait sans broncher de se faire imposer un modèle de maillot pour nager ou patauger dans la piscine municipale? Quelle femme renoncerait à son bikini, son tankini ou son une-pièce parce qu'une partie de la population considère que ce type de vêtement ne convient pas à la piscine publique, parce qu'on ne s'habille pas comme ça à Québec? Et celle qui opte pour le burkini devrait supporter sans rien dire le jugement, les regards et les propos désapprobateurs? Vivre et laisser vivre. Cela devrait s'appliquer à tous et toutes. Que leur maillot couvre des pieds à la tête ou le strict minimum.
L'ancienne juge à la Cour suprême et Haut-Commissaire aux droits de l'homme aux Nations Unies, Louise Arbour, écrivait récemment avec à-propos «qu'il est facile de restreindre la liberté des autres, surtout lorsque cette initiative ne coûte rien à celles et ceux qui la préconisent». Mme Arbour rappelle aussi que la peur est toujours mauvaise conseillère devant la différence.
La Fédération des femmes a ressorti pour sa part les propos de Samira Belli qui méritent aussi réflexion. «[...] L'obsession des uns de nous voiler n'a d'égale que l'obsession des autres de nous dénuder. Ces deux obsessions ne sont que deux formes symétriques de la même négation des femmes : l'une veut que les femmes attisent le désir des hommes tout le temps, tandis que l'autre leur interdit de le provoquer. [...] Ce que le foulard dévoile, c'est que le corps des femmes, dans cette ère prétendument libérée, n'est toujours pas un corps à soi, un corps pour soi.»