Attention, vous êtes filmés

Exaspérés de jouer le rôle «des méchants» dans des vidéos que des citoyens lancent sur le Web, des policiers réclament d'être équipés de caméras corporelles pour filmer certaines de leurs interventions du début à la fin. Pourquoi pas? Et pourquoi ne pas en fournir aussi aux enseignants, au personnel des hôpitaux et des CHSLD, aux éducatrices en garderie, aux chauffeurs d'autobus et à tous ceux dont le travail risque d'être critiqué sur YouTube?
La demande des associations de policiers est légitime. Elle était prévisible avec les technologies aujourd'hui disponibles. Même si le recours aux caméras peut se révéler une arme à double tranchant, on pouvait difficilement croire que les flics tiendraient la «vedette» dans des vidéos produites par des passants ou des manifestants sans exiger une contrepartie.
«Tant qu'à jouer avec des bouts de films, on va avoir tout le film. Les deux ou trois paroles déplacées ou les gestes qui peuvent paraître déplacés, ça peut être justifié si c'est replacé dans le contexte. La force nécessaire est aussi légale», a expliqué cette semaine au Soleil le président de l'Association des policières et policiers provinciaux du Québec, Pierre Veilleux.
Ce que les porte-parole des policiers ne précisent pas, c'est si leur production subira de nombreuses coupes au montage et si elle aura une aussi large diffusion que celle des journalistes citoyens. Les policiers ont la réputation de garder pour eux l'information et de dévoiler uniquement celle qui sert leur clan. Il faudra parler de révolution si un jour, dans un grand élan de transparence, ils partagent généreusement leurs données en souhaitant que leur vidéo devienne virale.
La présence d'une caméra peut être utile, qu'importe de quel côté de la clôture on se trouve. Si des citoyens malmenés par la matricule 728 n'avaient pas utilisé leur téléphone pour filmer ses méthodes musclées, l'agente Stéfanie Trudeau n'aurait pas eu de comptes à rendre à personne. À l'inverse, on peut présumer que des manifestants hésiteront à s'attaquer à un policier s'ils savent que la scène est filmée et qu'ils peuvent être accusés et reconnus coupables de voies de fait.
La peur de se faire prendre en flagrant délit influence les comportements. La présence connue ou présumée d'une caméra peut apaiser, discipliner et prévenir les dérapages. Elle protège la personne contre elle-même.
Il est néanmoins dommage d'en arriver là pour discipliner des individus, les inciter à se comporter en bons citoyens, les forcer à retrouver leur sens éthique et à respecter leur code déontologique.
Il est aussi désolant de constater qu'il faut maintenant «un petit bout de film» pour attirer l'attention sur des pratiques ou des situations jugées depuis longtemps inacceptables. Comme si jamais personne - un collègue, un patron, un voisin, un proche - n'avait été témoin d'un comportement ou de pratiques douteuses et n'avait tenté d'apporter des correctifs avant que l'oeil d'une caméra s'y attarde et les diffuse sur le Web.
Certains semblent avoir découvert la problématique des sans-abri lorsqu'un d'entre eux s'est fait menacé par un policier de se faire attacher à un poteau à - 40 °C. D'autres ont réalisé que les conditions de vie et de travail dans les centres d'hébergement n'étaient pas toujours roses seulement lorsqu'ils ont vu un pauvre vieux se faire traîner sur le plancher par une préposée.
Enseignants et personnel des hôpitaux déplorent également la violence verbale et physique dont ils sont victimes parfois au travail. Pour eux aussi, une caméra pour en témoigner et pour en fournir une preuve irréfutable, même si celle-ci ne règle pas forcément le problème de fond? Je te surveille, tu me surveilles. Je te filme, tu me filmes. Quelle triste façon de vivre en société.