Affaire Ristigouche: un spectacle désolant

Peu importe le bout de la lorgnette par lequel on la regarde, l'«affaire Ristigouche» offre un spectacle désolant qui condense tout ce qui s'est mal passé dans le dossier des hydrocarbures au Québec: une industrie pas toujours subtile, beaucoup de sensationnalisme et un gouvernement très occupé à regarder le plafond.
En 2012, l'entreprise Gastem, basée à Montréal, a obtenu du provincial les permis nécessaires pour forer sur 2,8 kilomètres de profondeur dans le petit village de Ristigouche-Partie-Sud-Est (168 habitants). Il s'agissait d'un forage dit «stratigraphique», qui n'impliquait aucune production d'hydrocarbure ni de «fracturation hydraulique». Mais le projet a tout de même soulevé une féroce opposition, et la municipalité a adopté en mars 2013 un règlement interdisant tout forage à l'intérieur de deux kilomètres d'un puits d'eau potable. Gastem juge le règlement abusif et poursuit Ristigouche pour 1,5 million $ pour récupérer les sommes qu'elle avait déjà dépensées. Le village, dont le budget annuel n'est que de 275 000 $, demande maintenant les dons du public pour payer ses avocats.
À vue de nez, l'histoire a toutes les apparences d'un combat très inégal. Et il est vrai que la décision de traîner le village devant les tribunaux n'était pas particulièrement bien avisée. Vu l'état très crispé de l'opinion publique à l'égard des pétrolières, la dernière chose à faire était de menacer un hameau minuscule avec un bazooka judiciaire.
Le président de Gastem, Raymond Savoie, se défend en disant que c'était là son seul recours, ce qui n'est pas faux. Mais à voir la disproportion entre le montant réclamé et le budget de Ristigouche-Partie-Sud-Est, il semble évident que la compagnie ne récupérera pas grand-chose. Il faut donc conclure que le résultat net de ses procédures sera d'accroître encore la méfiance envers l'industrie sans rien rapporter, ou presque, à Gastem. Brillant...
Cela étant dit, si médias et militants ont instantanément adopté la trame narrative du «David contre Goliath», force est d'admettre qu'elle est fausse. Décrite comme une «pétrolière», ou même un «géant» (!), elle ne compte en vérité qu'une petite poignée d'employés. En outre, sa poursuite est décriée comme une manoeuvre d'intimidation, mais la Cour supérieure s'est penchée sur cette question cet hiver et a conclu qu'il n'en était rien.
Autant d'éléments qui nuancent l'idée d'une lutte du bien contre le mal que l'on dépeint depuis des semaines...
En fait, un des seuls points où il faut donner raison au maire de Ristigouche-Partie-Sud-Est, François Boulay, est celui d'avoir agi parce que le provincial ne le faisait pas. C'est à Québec, aux Ressources naturelles et à l'Environnement, que se trouve l'expertise pertinente en géologie pour légiférer dans ce dossier, et certainement pas dans des mairies de campagne.
Or, depuis que le dossier des gaz de schiste a connu l'explosion médiatique que l'on sait, au printemps 2010, l'«action» du provincial a consisté pour l'essentiel à passer la patate chaude au Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE), puis à commander une évaluation environnementale stratégique (EES), puis à derechef tout renvoyer devant le BAPE quand l'EES s'est terminée.
Ce n'est que le mois dernier que l'on a finalement adopté le Règlement sur les prélèvements d'eau, dont plusieurs articles encadrent l'industrie des hydrocarbures. Pas étonnant, donc, que dans l'intervalle une soixantaine de patelins se soient dotés du même genre de règlement que Ristigouche-Partie-Sud-Est. Si le palier qui possède l'expertise avait montré plus de leadership, ces municipalités n'auraient peut-être pas senti le besoin de se mêler de ce qu'elles ne connaissent pas.