À chaque rive ses «Plaines»

Que faire de 40 hectares de terrain avec vue imprenable sur le fleuve et sur Québec? Un parc où tous les citoyens pourront jouir de verdure, de tranquillité et du Saint-Laurent, ou un emplacement de choix pour des prometteurs immobiliers? Le maire de Lévis, le député provincial de Lévis, la ministre responsable de la Capitale-Nationale et de la Chaudière-Appalaches et l'entreprise Énergie Valero ont exprimé clairement leur préférence. Ils veulent transformer en parc les terrains de la ferme Chapais dont veut se départir Ottawa. Le gouvernement Harper serait malvenu de saborder ce consensus et de priver la Rive-Sud de «plaines d'Abraham».
Le gouvernement conservateur a avec ce dossier une belle occasion de démontrer qu'il peut être réellement à l'écoute d'une communauté québécoise. Une occasion aussi de prouver que le rôle d'un député et d'un ministre conservateur dans la région de Québec ne se limite pas à celui de simple exécutant des commandes provenant de l'autre côté de l'Outaouais.
Après les tergiversations dans le port de Québec et le peu d'empathie manifestée à l'égard des citoyens de Neuville et des élus québécois opposés à l'aménagement d'un aérodrome privé sur des terres agricoles, Ottawa a le fardeau de la preuve. Le gouvernement fédéral va-t-il se croire encore au-dessus de tout et de tous, tenter d'imposer sa volonté, et ce, pour ajouter 5 millions $ à la colonne de ses revenus?
Le député conservateur de Lévis, Steven Blaney, répète inlassablement qu'il s'assurera que le processus d'aliénation de la ferme Chapais tiendra compte des besoins de la communauté. Il verrait comme un «scénario idéal» que la vocation des lieux respecte la volonté du milieu. Il dépend beaucoup de lui et de son gouvernement de concrétiser cet idéal.
Le maire Gilles Lehouillier a promis que Lévis se fera la gardienne de ce terrain et qu'il n'a pas l'intention de modifier le zonage pour permettre à la Société immobilière du Canada (SIC) de vendre la ferme à des promoteurs immobiliers. Après avoir perdu des terres agricoles au profit du projet Rabaska, plusieurs se réjouiront que la Ville préserve de beaux espaces verts près du fleuve, plutôt que de les laisser aux mains de promoteurs immobiliers ou industriels.
Le député caquiste Christian Dubé est sur la même longueur d'onde que la mairie. Il veut que la ferme Chapais devienne «les plaines d'Abraham de Lévis». Un «dédoublement» qui n'indispose pas la ministre responsable de la région, Agnès Maltais. La Commission de la capitale nationale a aussi offert son aide à Lévis pour intégrer le domaine à son réseau de grands parcs. Elle y voit une valeur patrimoniale.
Qui plus est, le voeu de tout ce beau monde est partagé par Énergie Valero (Ultramar), qui se dit prête à acheter les terrains du fédéral pour s'assurer d'étendre sa zone «verte» autour de sa raffinerie. Une zone qui serait accessible au public et où la Ville pourrait interdire toute construction. Bref, tout peut s'aligner pour que chacun puisse y trouver son compte. Encore faut-il que la SIC et le gouvernement Harper soient parlables et sensibles aux arguments des Lévisiens.
Peut-être que l'échéance électorale de 2015 rendra les conservateurs conciliants. Ces dernières années, ils ont manifesté un grand intérêt pour l'histoire et le patrimoine. Ils ont consacré plusieurs milliers de dollars à différentes commémorations (jubilé de diamant de la reine, centenaire de la bataille de la crête de Vimy, 200e anniversaire de la guerre de 1812, centenaire de la Ligue nationale de hockey). S'assurer que les terrains de la ferme Chapais soient convertis en espace récréotouristique plutôt qu'en maisons ou condos de luxe serait une belle façon de reconnaître et de faire connaître l'histoire de cette première ferme de quarantaine animale au Canada.