Éditorial

Espoir superficiel en Corée du Nord

ÉDITORIAL / Les choses ont-elles vraiment changé entre la Corée du Nord et la Corée du Sud? En apparence, oui. Mais en apparence seulement. Le réchauffement auquel on assiste avec la Corée du Sud et les États-Unis ne repose sur rien de solide encore.

Il ne s’est rien passé, au cours des derniers mois, qui justifierait un renversement de la stratégie dans laquelle Pyongyang engloutit toutes ses ressources depuis des années, et qui constitue la pierre angulaire de sa politique extérieure.

La logique devrait plutôt nous inciter à croire qu’il ne s’agit que d’une nouvelle phase dans un scénario qui suit son cours. Les Nord-Coréens n’ont pas parcouru tout ce chemin pour faire demi-tour au moment où ils touchent le but. 

Après le développement et la démonstration de l’arme atomique; après les tests des missiles à longue portée, Kim Jong-un est maintenant prêt à récolter les fruits de son investissement, avec la bénédiction du président Trump : la reconnaissance. 

Les Nord-Coréens sont par ailleurs tout à fait capables de décoder cet homme d’État, susceptible de lâcher la proie pour l’ombre aussitôt que l’occasion se présente de nourrir sa vanité. Ce trait de personnalité est une vulnérabilité facile à exploiter et un président américain qui montre autant d’empressement à se donner le beau rôle n’aborde pas cette négociation en position de force. 

Le monde entier pousse malgré tout un soupir de soulagement à l’idée que la menace nucléaire s’éloigne, mais ces récents progrès sont en grande partie superficiels. La menace elle-même, tout d’abord, était relative. Malgré les tensions croissantes causées par les essais nord-coréens, aucun des joueurs n’avait intérêt à aller plus loin. Mais marcher sur un fil de fer comporte toujours des risques. 

L’annonce par Pyongyang, samedi, de la suspension des tests de missiles et de la fermeture du site où ont eu lieu les six explosions nucléaires, apaise certainement le climat, mais contrairement à ce que soutenait hier M. Trump lui-même, rien dans les déclarations du régime communiste ne montre quelque volonté que ce soit de « dénucléariser » la péninsule. 

Il y a un fossé considérable, et dangereux, entre l’interprétation des déclarations par M. Trump ou même son vis-à-vis sud-coréen Moon Jae-in, et les positions nord-coréennes elles-mêmes. Cela est plutôt de mauvais augure pour la suite des choses.

Le ballet diplomatique s’amorce cette semaine avec la rencontre historique, vendredi, entre Kim Jong-un et le président de la Corée du Sud, Moon Jae-In. Ce sera la première fois qu’un leader du Nord franchit la zone démilitarisée pour une telle rencontre au sommet. 

Cette réunion sera sans doute une occasion de mesurer la volonté réelle, si elle existe, de la Corée du Nord de mettre fin à l’état de guerre, qui dure depuis plus de 60 ans, et à s’engager sur le sentier de la paix. Moon Jae-In a créé les conditions propices à ce rapprochement en utilisant l’occasion que représentait la tenue des Jeux olympiques d’hiver pour amorcer un dialogue. 

La rencontre permettra de voir si la Corée du Nord est prête à reconnaître sa voisine en tant que république, ce qu’elle s’est toujours refusée à faire. C’est seulement à ces conditions qu’on saura s’il y a une véritable volonté de changement et d’ouverture. 

Mais l’histoire ne nous permet pas d’être excessivement optimiste. Les positions américaines et nord-coréennes semblent encore irréconciliables et le régime communiste semble toujours prêt à sauter de la prudence à la paranoïa. 

Éditorial

L’importance des préliminaires

ÉDITORIAL / Le ministre de l’Éducation a raison à propos de l’éducation à la sexualité à l’école. «À un moment donné, il est temps que ça se fasse». Sébastien Proulx maintient donc le cap sur la prochaine rentrée scolaire. Pour que l’implantation se réalise avec succès et pour s’éviter des critiques en pleine campagne électorale, le ministre aurait toutefois intérêt à ne pas ignorer la récente mise en garde des enseignants.

C’est le jour de la marmotte en éducation. Le ministre pousse l’implantation de nouveaux apprentissages, fixe un échéancier et jure que tout est en place, y compris le financement, pour y arriver. De leur côté, les syndicats d’enseignants font une lecture différente. Ils réclament un report estimant ne pas avoir encore la formation et le matériel nécessaires.

Du déjà-vu. Peut-on cette fois sortir de cette dynamique, éviter un mauvais départ et mettre toutes les chances de notre côté pour que le retour à l’éducation à la sexualité à l’école soit positif et non une autre occasion manquée?

Tous s’entendent — ministère et syndicats d’enseignants — pour dire qu’il est nécessaire et urgent de ramener l’éducation sexuelle à l’école primaire et secondaire. Tous s’entendent aussi pour reconnaître qu’elle n’aurait pas dû être  abandonnée — ou diluée — en 2006.  

Québec a présenté l’éducation à la sexualité comme sa mesure phare pour contrer le harcèlement et les agressions sexuelles. Si le ministère de l’Éducation échoue à remplir sa part d’engagement, ça augure mal pour le reste.

À la députée péquiste Carole Poirier qui soulignait jeudi dans une phrase à double sens que «l’éducation à une saine sexualité ce n’est pas la matière la plus forte chez les libéraux», M. Proulx a répliqué que son ministère assumait ses responsabilités.

La veille, en réplique à la sortie de la Fédération des syndicats de l’enseignement (FSE-CSQ), son ministère indiquait que 44 commissions scolaires et 32 établissements d’enseignement privé ont déjà été formés et que d’autres périodes de formation sont prévues, que 200 écoles offrent l’éducation à la sexualité durant la présente année scolaire et que 19 écoles ont participé à des projets pilotes depuis 2015. Des chiffres qui ne rassurent pas totalement. Le Québec compte 72 commissions scolaires, plus de 2300 écoles publiques primaires et secondaires et 193 établissements privés.

Il faudra que tout roule rondement d’ici la rentrée pour que tous les jeunes aient devant eux en septembre une personne qui saura transmettre la matière de façon appropriée. Ce n’est pas parce que l’éducation à la sexualité n’est pas un cours en bonne et due forme prévu dans la grille-matières que celle-ci peut être dispensée à la légère et dans l’improvisation.  

Certes, comme le souligne le ministre, les commissions scolaires peuvent confier la tâche à des professionnels (sexologue, travailleur social, psychologue, infirmière). Le nombre de professionnels a malheureusement tendance à diminuer lorsqu’un gouvernement compresse les dépenses en éducation. Veillons à ce que les enseignants soient prêts à prendre la relève.

La FSE souhaiterait de plus que ses membres puissent compter sur un professionnel lorsque des sujets plus sensibles seront abordés, notamment les agressions sexuelles. Leur demande n’est pas farfelue.

Il est difficile de trouver l’approche juste, de définir, de dénoncer, de lutter contre le harcèlement et les agressions sexuelles. Si le personnel chargé de l’éducation à la sexualité maîtrise mal ce qui est flirt, consentement, harcèlement et agressions, si le premier conseil à une jeune fille ou un jeune garçon qui se dit victime d’harcèlement ou d’agression est de lui conseiller de se taire, le mouvement #moiaussi n’aura jamais de fin.

Éditorial

Non, l’Église ne s’est pas excusée

ÉDITORIAL / Cela fera bientôt trois ans que rapport Vérité et réconciliation a conclu que le système des pensionnats autochtones constituait un «génocide culturel», et tout ce que la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) peut offrir à ce jour c’est qu’une «visite papale pourrait être envisagée dans le futur».

Mercredi, en conférence de presse, les président et vice-président de la Conférence des évêques ont tenté d’expliquer la position exprimée dans la «lettre aux peuples autochtones» publiée à la fin-mars. Sans aucun succès. Leurs intentions — et celles du pape — sont illisibles. C’est un affront aux centaines de milliers de victimes, à tous ces parents, fils et filles qui sont en droit d’exiger, de la part du plus haut responsable de l’Église catholique, un véritable acte de contrition au nom de l’institution qu’il incarne.

Cela aurait pu être acceptable en 2015, mais pas aujourd’hui, un an après que le premier ministre Trudeau ait lui-même demandé au Pape qu’il offre des «excuses formelles».

Le Nouveau parti démocratique a présenté une motion afin que le gouvernement réitère ses demandes au Saint-Père. Le refus d’un député conservateur a empêché son adoption à l’unanimité. Elle doit maintenant être faire l’objet d’un débat.

Selon le vice-président de la CECC, Mgr Richard Gagnon, il est faux de dire que l’Église ne s’est pas excusée. «Les faits sont très différents», dit-il. Les déclarations de Benoît XVI et de Jean-Paul II en témoignent, selon lui.

Non. Les propos des deux papes ne constituaient en rien des excuses pour les abus systémiques dont l’Église s’est rendue complice. En 1987, à Fort Simpson, Jean-Paul II se comparait aux missionnaires, qui ont «montré du respect pour votre patrimoine, pour vos langues et pour vos coutumes».

«Vos ancêtres savaient d’instinct que l’évangile, loin de détruire leurs valeurs authentiques et leurs traditions avait le pouvoir de purifier et de relever cet héritage culturel...»

Cela ressemblait plus à l’apologie du colonialisme qu’à des excuses. Mercredi, à Ottawa, la survivante Evelyn Korkmaz rappelait qu’on lui avait plutôt enseigné que les croyances de son peuple n’étaient que «les voies du diable».

À Sainte-Anne-de-Beaupré, en 1984, le Pape s’était simplement borné à admettre qu’il y avait eu «des difficultés et, occasionnellement, même des erreurs».

Quant à Benoît XVI, en 2009, il se disait triste à l’idée de la douleur «causée par la conduite déplorable de certains membres (de l’Église) »

L’histoire montre plutôt que la hiérarchie de l’Église, à tous les niveaux, avait endossé à la fois l’esprit et les méthodes inhumaines de cette politique que ni le temps ni les mœurs ne sauraient excuser.

Les évêques canadiens ont raison de rappeler l’importance de consacrer des efforts et des ressources importantes à réparer concrètement le tort causé à des centaines de communautés et des milliers d’individus. Mais l’Église doit d’abord reconnaître sa responsabilité, comme institution, sans faux-fuyant.

«J’ai passé 10 ans de ma vie dans les pensionnats. Ma mère et mon père y ont perdu la majorité de leurs 14 enfants», a rappelé le député Romeo Saganash, qui s’est dit «dégoûté» par l’insensibilité des évêques.

Ce n’est pas un mince fardeau que celui de confronter l’horreur de cet épisode, mais les évêques doivent réaliser que c’est leur devoir envers ceux et celles qui en souffrent aujourd’hui encore.

Éditorial

Merci Ottawa

ÉDITORIAL / L’attitude et les façons de faire du directeur du Musée des beaux-arts du Canada ont pu ces derniers jours irriter et déplaire à plusieurs Québécois. Si Québec et le Québec réussissent à conserver le tableau Saint-Jérôme entendant la trompette du jugement dernier du peintre français Jacques-Louis David, ils le devront en partie à… Marc Mayer.

«S’ils y parviennent, je dirai bravo, c’était le temps que vous vous réveillez!» 

M. Mayer a fourni cette réponse au journaliste de La Presse qui lui demandait quelle serait sa réaction si le Musée de la civilisation de Québec, avec l’aide du Musée des beaux-arts de Montréal, réussissait à amasser les fonds nécessaires pour acheter le «trésor national» qu’il convoite pour le musée d’Ottawa. Pas question pour lui de nourrir une surenchère. 

Il est temps en effet que le Québec se réveille et prenne les moyens pour conserver cette pièce sur son territoire. Le Musée des beaux-arts du Canada a beau être «à cinq minutes à pied de la quatrième plus grande ville du Québec», comme l’affirme Marc Mayer, il serait désolant qu’une œuvre appartenant depuis 1938 à la Basilique Notre-Dame de Québec quitte la province parce que la fabrique a besoin d’argent. 

Le réveil est brutal et le temps presse. Date limite : 11 juin.

Le dossier est digne d’un roman avec ses intrigues et ses personnages qui défendent leur «vocation». Il soulève maintes questions. Il est rare que le public est témoin de querelles entre musées pour la vente et l’achat de tableaux. Comment en sommes-nous arrivés là? Manque d’argent? Manque d’intérêt?

Le Musée des beaux-arts du Canada jouit d’un important budget d’acquisition. Son directeur pensait-il qu’il pouvait ainsi damer le pion au Musée de la civilisation qui possède un droit de premier refus en cas de vente de l’œuvre appartenant à la paroisse Notre-Dame de Québec?

Le Québec et ses musées ont-ils manqué d’intérêt jusqu’au jour où le risque que le tableau se retrouve à l’étranger ou chez le voisin ontarien est devenu bien réel? Tâter le marché international s’avérait-il le moyen le plus efficace pour la paroisse Notre-Dame d’attirer l’attention- et les fonds- du gouvernement, des musées et de leurs mécènes? 

Si les médias n’avaient pas fait état que le Musée des beaux-arts du Canada était prêt à se départir d’un Marc Chagall pour acquérir une œuvre mystère — le tableau de Jacques-Louis David—, s’ils n’avaient pas montré le bras de fer que se livrent les directeurs du Musée des beaux-arts du Canada, du Musée de la civilisation de Québec et la directrice et conservatrice en chef du Musée des beaux-arts de Montréal, c’est à se demander si le ministère de la Culture et des Communications serait intervenu dans le dossier. 

La ministre Marie Montpetit a finalement indiqué mardi avoir entrepris la semaine dernière des démarches pour protéger par classement patrimonial le tableau peint en 1779 et pour lequel le Musée des beaux-arts du Canada est prêt à verser les 6,3 millions$ demandés par la fabrique. Si la démarche mène à un avis d’intention de classement, la toile de Jacques-Louis David ne pourra être transportée hors du Québec sans l’autorisation de la ministre. 

Le problème demeure : qui l’achète et paie la note? Le Musée de la civilisation de Québec et le Musée des beaux-arts de Montréal prônent un partenariat pour l’achat de l’œuvre. Une position à privilégier lorsque des fonds publics sont concernés. Mais si l’apport des mécènes s’avère insuffisant, Québec devra verser la somme manquante. En ce domaine aussi, le gouvernement Couillard ne voudra pas s’en laisser imposer par Ottawa.

Éditorial

Vie privée: finie l’autoréglementation

ÉDITORIAL / Facebook ne vend pas les données que vous lui confiez. C’est ce qu’a affirmé à plusieurs reprises son président, Mark Zuckerberg, la semaine dernière, pendant ses deux journées de comparution devant les élus américains.

Mais si vous êtes au Palais de justice, parce qu’on vous demande d’agir comme juré, l’application va apparemment inclure votre nom dans la liste de suggestions à d’autres personnes, les avocats, les procureurs ou les visiteurs — de parfaits étrangers — qui se retrouvent au même endroit. 

C’est ce qu’a démontré un reportage du bureau d’enquête de QMI, par le journaliste Félix Séguin, qui nous rappelle à quel point le filet tendu par le réseau social ratisse tout, sans discernement. 

Le ministère de la Justice devra ajuster ses pratiques à cette nouvelle réalité, mais c’est le monde à l’envers. C’est à Facebook que devrait revenir la responsabilité de voir à ce que ses outils ne violent pas le droit à la vie privée, ou l’anonymat censé protéger les jurés. 

Les technologies de géolocalisation et de reconnaissance faciale, déployées par Facebook à une échelle planétaire, constituent une attaque frontale contre ce droit fondamental. Et nous devons répliquer à cette agression. 

Le Commissaire à la protection de la vie privée, Daniel Therrien, a comparu hier devant une commission parlementaire portant sur l’atteinte à la sécurité des renseignements personnels associée à Cambridge Analytica et Facebook. 

«Le temps de l’autorégulation est terminé», a-t-il déclaré. Le gouvernement doit «adopter des lois à la mesure du problème afin de réglementer l’économie numérique». 

Le Canada n’est pas seul à envisager cette conclusion. Le gouvernement britannique se penche lui aussi cette semaine, en commission parlementaire, sur la genèse de l’affaire Cambridge Analytica. 

Aux États-Unis, un juge a autorisé, lundi, un recours collectif contre Facebook alléguant que l’entreprise aurait violé le «Biometric Information Privacy Act» de l’Illinois avec sa technologie de reconnaissance faciale, lancée en 2010. 

En Californie, Facebook s’opposait à une initiative visant l’adoption d’une loi sur la protection des renseignements personnels qui donnerait aux citoyens le pouvoir de forcer toute entreprise à divulguer les renseignements qu’elle détient sur elle et d’empêcher cette entreprise de partager ou de vendre ces données. 

Facebook a changé son fusil d’épaule après la comparution de Mark Zuckerberg au Congrès, cédant à la pression publique, mais les compagnies Google, Comcast, AT & T et Verizon veulent toujours faire dérailler l’initiative, qui fera l’objet d’un référendum aux élections de novembre prochain. 

Facebook vient aussi de confirmer qu’elle accumule les données sur les personnes qui ne sont pas inscrites au réseau. Il suffit d’aller sur une page où le bouton «J’aime» est présent, même si la personne ne clique pas, et le réseau enregistre toutes les données associées à ce passage. 

À partir des données qu’elle possède, l’entreprise prétend pouvoir «prédire» les comportements, les choix des individus, avant même qu’ils aient été faits, avec un de ses produits : FBLearner Flow. 

«Géolocaliser quelqu’un, ça se fait avec un mandat de la cour» déclarait la juge Nicole Gibeault dans le reportage du Journal de Montréal. Comment justifier alors qu’une entreprise privée soit autorisée à amasser une telle masse de données, digne de la Stasi, dans la défunte Allemagne de l’Est? 

Éditorial

Migrants: dans la cour d’Ottawa

ÉDITORIAL / Répondre à ses engagements humanitaires et s’assurer de dispenser un niveau de services convenable aux demandeurs d’asile qui risquent d’affluer de nouveau au Québec cet été n’est pas l’unique objectif du gouvernement Couillard dont quatre ministres ont interpellé lundi le gouvernement fédéral. Les libéraux veulent aussi prévenir les coups de l’opposition et éviter de faire les frais de ce dossier chaud à quelques mois des élections. Ils dirigent les tirs vers Ottawa.

C’est en effet au gouvernement fédéral qu’incombe la responsabilité de gérer les frontières et les demandes d’asile. Le gouvernement Couillard élève enfin le ton devant celui de Justin Trudeau qui a fait preuve d’insouciance et d’improvisation dans ce dossier.

C’est une chose de twitter «Bienvenue au Canada» comme l’a fait l’an dernier M. Trudeau et de répéter que le Canada est un pays ouvert et accueillant. C’en est une autre de faire face à une arrivée massive de migrants sur le chemin Roxham en Montérégie, de combler leurs besoins d’hébergement, de santé, d’éducation et de leur accorder des permis de travail temporaires en attendant de traiter leur demande puis, par la suite, de s’assurer de l’intégration réussie de ceux qui pourront rester ici.

Souhaitons que Québec ne se dégonflera pas et qu’il ne se laissera pas berner par de vagues promesses à la rencontre de mercredi du groupe de travail intergouvernemental spécial sur la migration irrégulière.

Le gouvernement Couillard devra également préciser ce qu’il adviendra des migrants irréguliers lorsque ses centres d’hébergement temporaires seront occupés à 85 %. L’an dernier, il avait ouvert le Stade olympique pour eux, mais cette année, son ministre de l’Immigration dit qu’il avisera Ottawa qu’il n’a plus de place. Mais encore? 

Québec veut le paiement d’une facture de 146 millions $ qu’il a transmise à Ottawa en mars, et il lui réclame aussi, et avec raison, un nouveau plan de match. 

Contrairement à l’an passé, les migrants ne seraient pas des Haïtiens qui quittent les États-Unis à la suite d’une décision du président Trump. David Heurtel indique que bon nombre de demandeurs d’asile qui se sont présentés ces derniers mois sont d’une douzaine de provenances et que leur demande n’est pas liée à la fin des statuts temporaires spéciaux aux États-Unis. Il évoque même la possibilité d’un réseau de passeurs de migrants.

Raison de plus, pour les libéraux, de ne pas se faire prendre de court par l’opposition avec ce dossier et de ne pas susciter la méfiance de citoyens qui estiment que le Québec accueille déjà trop «d’étrangers».

Les ministres québécois ont parlé lundi de saturation des services. Devant une hausse de 700 % des demandes d’asile en sol québécois, cela est fort possible. On ne peut toutefois s’empêcher de penser que le gouvernement Couillard veut éviter de subir les mêmes critiques que l’été dernier lors de l’arrivée des migrants haïtiens.

Le chef péquiste Jean-François Lisée parlait des «invités de Justin Trudeau». Il demandait combien coûterait l’accueil de ces milliers de personnes alors que le Québec manquait de fonds pour donner un deuxième bain aux malades des centres d’hébergement de soins de longue durée. 

François Legault, le chef de la CAQ, affirmait pour sa part que le Québec ne devait pas devenir une passoire et que le Québec n’avait pas la capacité financière d’accueillir «ces gens-là».

Les risques de dérapage et de récupération partisane en alimentant les peurs d’une partie de la population sont bien réels. Au Québec comme ailleurs au Canada.

Le gouvernement Trudeau se rendrait à lui aussi un grand service s’il répondait positivement aux doléances du gouvernement Couillard et assumait pleinement ses responsabilités.

Éditorial

Laissons parler les juges

ÉDITORIAL / Bien des Québécois souhaitent que le débat sur le port des signes religieux soit clos une fois pour toutes. C’est un leurre toutefois de penser qu’il suffit d’appliquer le compromis formulé en 2008 par Bouchard-Taylor pour tout régler. C’est aussi un leurre de croire que le flou sur ce qui est permis et interdit se dissipera par magie. La sensiblerie et la démagogie dont ont fait preuve cette semaine les politiciens autour du hijab de l’étudiante en techniques policières Sondos Lamrhari montrent qu’il faudra compter sur les tribunaux pour dénouer l’impasse.

Le débat sur le port de signes religieux anime et divise le Québec depuis plus de 10 ans et sert de carburant à toutes les formations politiques qui mêlent neutralité des institutions et des individus, impartialité, prosélytisme et droit des victimes, épinglette d’un parti et kippa à l’approche des élections.

Celles de l’automne ne feront pas exception même si bon nombre de Québécois, de toutes allégeances politiques, souhaiteraient sûrement que leurs élus s’attaquent à d’autres dossiers beaucoup plus urgents et préoccupants pour l’avenir du Québec.

Jugée trop timide au départ, la proposition de Gérard Bouchard et de Charles Taylor d’interdire le port de signes religieux aux agents de l’État (magistrats, procureurs de la Couronne, policiers, gardiens de prisons, président et vice-président de l’Assemblée nationale) est devenue au fil du temps un point de ralliement pour plusieurs citoyens, mais aussi pour les partis politiques. Sauf pour le Parti libéral du Québec et son chef, bien que la formule semble ne pas déplaire à tous les députés francophones.

Rappelons aussi que Charles Taylor s’est dissocié l’an dernier de cette recommandation de son rapport. S’il estimait en 2008 qu’il s’agissait d’un bon compromis dans le contexte québécois, il a constaté que la proposition de restreindre les droits de certaines classes de citoyens — il pointait du doigt la Charte des valeurs du gouvernement péquiste — avait eu ces dernières années un effet secondaire de stigmatisation notamment chez les musulmans.

L’ancien commissaire justifiait également son retrait par le fait qu’une législation pour interdire le port de signes religieux «serait très probablement invalidée par les cours». Des libéraux pensent de même. Passons le test des tribunaux.

Si les politiciens, y compris les libéraux, souhaitaient vraiment sortir les Québécois d’un débat dans lequel ils pataugent depuis 10 ans et qui n’est bon ni pour les Québécois dits de souche ni pour ceux d’origines et de religions diverses, le prochain gouvernement devrait s’engager à demander un renvoi pour que la Cour suprême détermine si le compromis de départ de Bouchard-Taylor est compatible avec la Charte des droits et libertés.

Le Parti québécois et la Coalition avenir Québec disent qu’ils appliqueront Bouchard-Taylor s’ils forment le prochain gouvernement. Leur décision sera assurément contestée devant les tribunaux — comme la loi 62 adoptée par les libéraux sans l’appui des partis d’opposition —puisque le port de signes religieux est permis notamment à la Gendarmerie du Canada et dans de grandes villes canadiennes sans que personne crie à l’endoctrinement ou à un traitement biaisé.

Pourquoi se contenter de mettre un couvercle sur la marmite? Pourquoi attendre des années pour que la cause du contestataire soit entendue pour avoir une réponse qui s’appuie sur des points de droit?

Lorsque le portrait sera clair, lorsque les droits des uns et des autres seront bien définis par la cour, le Québec pourra prendre les dispositions nécessaires, par exemple recourir à la clause dérogatoire, si son souhait est de ne pas se mouler au multiculturalisme à la canadienne.

Éditorial

Lac-Mégantic: penser à l’avenir

ÉDITORIAL / L’Assemblée nationale du Québec s’est ralliée de façon unanime derrière la résolution présentée cette semaine par le député de l’opposition, Nicolas Marceau, qui demande à Ottawa de créer une commission d’enquête publique sur les circonstances entourant la tragédie de Lac-Mégantic.

Il restera probablement toujours des zones d’ombre quant aux politiques mises en place par les gouvernements successifs, qui ont relâché la surveillance, et donné beaucoup de corde à cette compagnie ferroviaire pour jouer avec la vie des autres. Mais une commission d’enquête est-elle vraiment le meilleur véhicule pour faire en sorte que d’autres tragédies ne viennent pas déchirer des communautés canadiennes?

On verra avec quelle détermination et quelle conviction le gouvernement québécois exercera des pressions pour obliger Ottawa à ce nouvel exercice. Le bureau du ministre fédéral des Transports, Marc Garneau, a pour ainsi dire ignoré la requête et les députés québécois ne semblent pas empressés d’assiéger la capitale fédérale avec ce cheval de bataille.

Une commission d’enquête ne serait certes pas inutile pour autant. Les procédures judiciaires n’ont pas permis d’aller au fond des choses, personne n’a vraiment été imputable pour le laxisme qui a créé les conditions ayant mené à ce dénouement horrible.

Des citoyens de Lac-Mégantic réclament cette commission, mais la population accorde plus d’importance, et d’urgence, à l’aménagement d’une voie de contournement, réclamée depuis 2013. Les municipalités veulent aussi être mieux informées des matières dangereuses qui circulent sur leur territoire. C’est là que les élus doivent d’abord continuer d’exercer les pressions.

Il en coûterait des millions $ pour mettre sur pied une telle commission et lui donner les moyens de mener à bien ce mandat, mais l’exercice ne permettra pas pour autant de réécrire l’histoire ou d’en changer la conclusion. Il ne changera rien non plus au fait que la justice n’a pu identifier ou punir les fautifs.

Le rapport du Bureau de la sécurité des transports (BST) du Canada a déjà fait une grande partie de la genèse de la tragédie. Une commission d’enquête risque fort de répéter ce travail. Les données additionnelles que l’on irait chercher valent-elles vraiment l’investissement qu’il faudrait consentir pour y parvenir?

Le gouvernement fédéral est en tain de compléter une révision en profondeur de la Loi sur la sécurité ferroviaire. L’exercice n’a pas reçu — et de loin — la visibilité qu’il méritait, étant donné l’importance de ce dossier. Ce sera insuffisant. Mais la Loi sur la sécurité ferroviaire n’est qu’un volet d’un problème beaucoup plus large : tout le transport des matières dangereuses, et plus particulièrement des produits pétroliers.

Si on veut vraiment se donner des bases plus solides pour assurer notre avenir et éviter la répétition de telles catastrophes, et si on juge que cette question mérite d’y investir des fonds publics, une commission parlementaire fédérale devrait peut-être s’en charger et entreprendre une véritable consultation publique sur cette problématique, pour déboucher sur une politique claire. Par quels moyens voulons-nous que transitent ces produits à travers notre vaste territoire?

S’opposer à la construction d’oléoducs pendant qu’on se ferme les yeux sur la hausse du trafic ferroviaire revient à se mettre la tête dans le sable. Peut-être le temps est-il venu d’aborder cette question de front une fois pour toutes.

Éditorial

Une chicane qui nous concerne

ÉDITORIAL / La chicane est prise entre l’Alberta, la Colombie-Britannique et Ottawa à propos de l’oléoduc Trans Mountain. L’abandon du projet Énergie Est de TransCanada a évité au Québec de vivre pareils tiraillements. Les Québécois doivent néanmoins être attentifs au dénouement de cette crise dans l’Ouest du pays. Comme le dit le premier ministre Trudeau, ce n’est pas seulement un enjeu de pipeline, «c’est un enjeu de compétence fédérale».

Justin Trudeau a mis de côté les selfies, les costumes et les discours insipides bâtis pour plaire à tous. Dans le dossier Trans Mountain, il a clairement choisi son clan même si son gouvernement répète qu’économie et environnement vont de pair. Au nom de «l’intérêt national», le premier ministre semble prêt à bousculer le gouvernement néo-démocrate de la Colombie-Britannique et à investir des fonds publics pour que le projet de Kinder Morgan de tripler la capacité de son pipeline se concrétise. 

Dans une entrevue accordée à Radio-Canada, M. Trudeau estime aussi que «c’est dans l’intérêt de tous les Canadiens d’avoir un meilleur prix pour nos ressources naturelles, de véhiculer de façon sécuritaire nos ressources vers de nouveaux marchés; et on sait que les trains, les camions, c’est plus dangereux qu’un oléoduc moderne». 

Qu’importe que le gouvernement de Colombie-Britannique, mais aussi des communautés autochtones, ne partagent pas cet intérêt, mais d’autres aussi défendables comme le respect de l’environnement, des eaux, de la côte du Pacifique et la poursuite d’activités plus ou moins compatibles avec un pipeline. Le premier ministre de Colombie-Britannique soutient que le processus fédéral a échoué à prendre en compte les intérêts et les risques qui pèsent sur sa province.

Depuis que l’entreprise Kinder Morgan a annoncé dimanche qu’elle attend d’ici la fin de mai des garanties d’Ottawa et de la Colombie-Britannique et qu’elle ne veut pas prendre de risques financiers excessifs, les libéraux sont en mode sauvetage. Une position risquée pour un gouvernement qui se prétend vert et qui fera face à l’électorat en 2019. 

L’enjeu de compétence fédérale ne se pose pas uniquement pour la construction d’un pipeline interprovincial. Ottawa peut aussi se montrer intraitable si une province ou une municipalité s’oppose à l’élévation d’une antenne de communication dans une zone résidentielle, à la construction d’un petit aéroport sur des terres agricoles ou à des activités polluantes dans un port en territoire fédéral.

Le Québec a connu plusieurs frustrations en ces domaines. Qu’importent les lois du Québec en matière d’environnement ou de protection du territoire agricole, les règlements municipaux et l’intérêt public défendu par les élus locaux, le fédéral protège ses champs de compétence.

L’attitude qu’adoptera le gouvernement Trudeau dans le dossier de Trans Mountain en dira long sur la façon dont il voit l’évolution du fédéralisme. Puisque nous sommes en 2018 et non plus en 1867, il paraît difficile d’ignorer ou de minimiser l’acceptabilité sociale, la protection de l’environnement et des cours d’eau. 

M. Trudeau a tenu mardi un conseil des ministres d’urgence, mais on ignore encore comment il s’y prendra pour trouver un terrain d’entente et faire aboutir le projet Trans Mountain approuvé par l’Office national de l’énergie et son gouvernement en 2016. Demandera-t-il l’avis de la Cour suprême? Privera-t-il la province contestataire de fonds? 

Il n’y a pas de crise, selon le premier ministre qui entame aujourd’hui un voyage à l’étranger. Ça en a pourtant l’air. La partie se corse pour les libéraux. Ils plairont peut-être davantage aux Albertains, mais d’autres Canadiens n’apprécieront pas la ressemblance avec les conservateurs.

Éditorial

La contrition de Mark Zuckerberg

ÉDITORIAL / Mark Zuckerberg joue avec des forces qui le dépassent. Hier, comme il l’a fait beaucoup trop souvent maintenant, il a présenté des excuses et tenté de se faire rassurant, cette fois devant un comité du Sénat des États-Unis, promettant de trouver les solutions pour protéger les données que deux milliards de personnes ont confiées à son entreprise.

Ce n’est pas la première fois qu’il se livre à cet exercice et il est clair que ça ne sera pas la dernière. Lorsque le scandale de Cambridge Analytica finira par s’estomper, l’attention se portera sur un autre groupe, un autre pays, un autre acteur qui s’est servi de cet outil pour porter atteinte aux droits d’un groupe. 

Le réseau social a servi de vecteur pour des attaques sur la démocratie au Kenya, et au Nigeria. Il a été utilisé pour attiser la haine dans ce que plusieurs qualifient de génocide contre les Rohingyas au Myanmar. 

Facebook a ouvert la voie à d’importants progrès, il a permis à des entreprises de se développer, à des communautés de se regrouper autour de préoccupations, à partager des informations sur des problèmes de santé rares, à s’entraider. Mais à quel prix pour l’ensemble de la société? 

Mark Zuckerberg ne voulait pas changer le monde quand il a créé un programme informatique pour les étudiants de son université. Il aurait peut-être mieux valu qu’il en reste là. Les problèmes auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés sont en large partie dus au fait qu’un informaticien se pense capable de reconfigurer le monde en connectant l’ensemble de la planète à son réseau. 

Le succès de son projet a renforcé ses croyances, et il a fait de celles-ci un dogme qui sous-tend toute son entreprise, sans fondements concrets. «Notre objectif est de rendre le monde plus ouvert et interconnecté. Et j’ai toujours pensé que cela serait suffisant pour que plusieurs problèmes se règlent par eux-mêmes», affirmait-il en entrevue l’année dernière. Mais «le monde est plus divisé que je l’aurais prévu compte tenu du niveau d’ouverture et de connexion que nous avons aujourd’hui», admettait-il dans la même entrevue.

En effet, le monde n’a pas été aussi polarisé depuis au moins la Seconde Guerre mondiale, et Facebook a joué un rôle non négligeable dans cette évolution. 

Hier, plusieurs sénateurs, des deux partis, ont ouvertement évoqué la menace d’une réglementation, hier. Le sénateur Lindsay Graham a surpris Zuckerberg avec une simple question : «nommez-moi votre principal compétiteur», ce qu’il a été incapable de faire. Sans compétition pour assurer l’équilibre, seule la réglementation peut alors empêcher les dérapages. 

Facebook veut servir de conduit pour permettre aux gens de former des «communautés». Mais en pratique le groupe se sert des données qui lui sont confiées pour générer des revenus. Là est le cœur du problème, et il n’est pas exclusif à Facebook. Les données que l’on confie à une organisation ne devraient être utilisées que pour permettre de fournir le service proposé. 

L’article 23 du Règlement général sur la protection des données (RGPD), qui sera bientôt adopté par l’Union européenne, le stipule précisément. 

L’UE est à des années-lumière de ce qui se fait chez nous. On ne peut pas se satisfaire de l’indifférence et de l’inaction qui caractérise nos gouvernements, au Canada et au Québec, dans cette matière, et le Règlement européen trace la voie à suivre.