Éditorial

Une pratique qui n’a plus sa place

ÉDITORIAL / La Cour suprême de la Colombie-Britannique a statué cette semaine que les lois fédérales qui permettent l’isolement prolongé et indéfini de prisonniers en cellule sont inconstitutionnelles. Il s’agit d’un jugement important qui aura des retombées dans l’ensemble du pays.

Il ne règle pas tout le problème, puisqu’il vise seulement les détentions «prolongées et indéfinies», mais c’est une percée majeure. Le jugement déclare que le régime actuel «viole le droit à la vie prévu à l’article 7 de la Charte, car il expose les détenus à un risque accru d’automutilation et de suicide», comme le soulignent l’Association des libertés civiles de la Colombie-Britannique (ALCCB) et la Société John Howard du Canada (JHSC), qui sont à l’origine de cette cause.

L’ONU a déjà statué que l’isolement des détenus, à raison de 23 heures par jour, constituait une forme de torture lorsqu’il s’étendait pendant plus de 15 jours. Mais la réalité, admise par le juge, est que même en deçà de cette limite arbitraire, cette forme d’incarcération cruelle cause de graves préjudices.

Le juge reconnaît, sur la base des témoignages, que les torts psychologiques peuvent aller jusqu’à l’automutilation et le suicide; que les victimes risquent d’éprouver des dysfonctions cognitives, des hallucinations, de la rage, de la paranoïa. Ces risques sont multipliés si la personne éprouve déjà des problèmes de santé mentale, ou si la durée de l’isolation lui est inconnue.

Ces effets sont de mieux en mieux documentés, mais ils sont néanmoins connus depuis plus d’un siècle, a relevé le juge. C’est de l’hypocrisie que de prétendre les ignorer.

On ne peut pas ignorer non plus que le milieu carcéral est sous une forte pression et n’a pas tous les moyens qui seraient nécessaires pour assumer les responsabilités qui lui incombent avec autant d’humanité qu’on le souhaite. C’est pourquoi les gouvernements sont les premiers visés par ce jugement, qui accorde un an de délai à Ottawa pour adopter une loi qui soit conforme à la Charte des droits et libertés.

Un projet est déjà sur la table, mais il ne répond pas dans sa forme actuelle à tous les problèmes dénoncés par la plus haute cour de Colombie-Britannique (l’équivalent de notre Cour supérieure). Le ministre fédéral de la Sécurité publique, Ralph Goodale, doit profiter de l’éclairage de ce jugement pour refaire son travail, et ne surtout pas dépenser temps, argent et énergie à le porter en appel.

Les gouvernements provinciaux ne sont pas directement impliqués dans cette cause, mais ils ne peuvent pas se mettre la tête dans le sable pour autant. Québec est visé par un recours collectif déposé en 2016, qui n’a pas encore reçu l’autorisation finale de la cour.

Le ministère québécois a par ailleurs annoncé cette semaine son intention de tenir compte des décisions rendues en Colombie-Britannique, et en Ontario également, pour reviser ses directives sur cette question.

Au-delà des limites de durée, les législateurs doivent surtout mettre en place un cadre qui élimine l’arbitraire, et qui ne permet pas aux geôliers d’être seuls juges de leur propre conduite, de présider eux-mêmes un tribunal virtuel qui peut modifier à sa guise la peine des détenus.

Le recours à ce traitement cruel doit être suivi de près par des intervenants externes, les détenus doivent pouvoir exercer des recours et surtout, les personnes vulnérables ou souffrant de problèmes de santé mentale doivent être protégées à tout prix.

Éditorial

Vraiment tout pour nos enfants?

ÉDITORIAL / Le gouvernent Couillard prône des interventions précoces et de qualité pour favoriser le développement personnel, social et scolaire des enfants de 0 à 8 ans. Enfin. Dommage que ce souci de qualité ne vise pas tous les petits Québécois.

Québec se contente en effet d’exiger un cours de secourisme, une police d’assurance responsabilité et une vérification des antécédents judiciaires dans les services de garde en milieu familial non régis que fréquentent près de 40 000 enfants.

Le ministère de la Famille n’évalue pas la qualité de ce type de garderies. Est-elle médiocre, moyenne ou excellente? Avec l’adoption du projet de loi 143, la propriétaire d’une telle garderie devra dorénavant aviser le parent qu’elle offre de «la garde en milieu familial non reconnue, qu’elle n’est pas assujettie à la surveillance d’un bureau coordonnateur de la garde en milieu familial et que la qualité de son service de garde n’est pas évaluée par le ministre». Le parent devra signer cet avis.

Le cabinet du ministre de la Famille, Luc Fortin, explique que cette disposition a été introduite pour préserver le libre-choix des parents au moment de sélectionner un service de garde.

Certes, le choix des parents pourra ainsi être plus éclairé. Étant donné que Québec accorde des crédits d’impôt — plus de 400 millions $ par année — aux parents dont les enfants fréquentent ce type de services, certains pouvaient croire que le ministère de la Famille avait des exigences sur la formation du personnel et sur la qualité des services. Ce n’est pas le cas.

Pourtant, dans la Stratégie relative aux services éducatifs offerts aux enfants de 0 à 8 ans, «Tout pour nos enfants», dévoilée mardi par le premier ministre Philippe Couillard et ses ministres de la Famille et de l’Éducation, Québec mise beaucoup sur la qualité des services et sur «des interventions précoces, rapides et continues» pour que tous les jeunes aient des chances équitables et un bagage solide pour «prendre la route de la réussite».  

Au nom du libre-choix des parents, le gouvernement accepte cependant que des enfants passent la journée dans des milieux où il ignore la qualité des services, dans des milieux qui n’ont pas nécessairement le personnel qualifié pour détecter les difficultés et les troubles d’apprentissages des enfants et leur offrir le soutien professionnel pour les atténuer, voire les corriger, avant leur rentrée à la maternelle.

Pourtant, bon nombre de parents qui utilisent les services de garde non régis paient les impôts qui permettent les annonces d’investissements de 1,4 milliard $ que compte faire un gouvernement libéral «pour offrir aux 800 000 enfants de 0 à 8 ans les mêmes chances de réussir».

Québec veut notamment augmenter le financement des services de garde éducatifs à l’enfance pour ajouter du matériel éducatif, des outils pédagogiques, des sorties et des activités éducatives. Il veut aussi améliorer la formation du personnel éducateur dans les installations. Il soutiendra aussi davantage les bureaux coordonnateurs de la garde en milieu familial.

Le but visé est de porter à 80 %, d’ici 2025, la proportion d’enfants qui commencent leur scolarité sans présenter de facteur de vulnérabilité pour leur développement. Pour cela, le gouvernement devrait s’assurer que tous les enfants, qu’importe le type de service de garde choisi par leurs parents, aient accès aux meilleures ressources, aux meilleures pratiques.

Le Québec a tardé à se préoccuper de la qualité dans les services de garde. D’un gouvernement à l’autre, la création de places a trop longtemps occulté l’évaluation de la qualité. Au moment où il décide enfin d’agir, le gouvernement ne doit pas faire le travail à moitié.

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Le crime du vice-amiral Norman

ÉDITORIAL / Cela fait maintenant un an que le vice-amiral Mark Norman, commandant adjoint des Forces armées canadiennes, a été relevé «temporairement» de ses fonctions par son supérieur, le général Jonathan Vance, chef d’état-major de la Défense nationale.

Un an, donc, que le numéro deux de l’armée a été suspendu, ses documents saisis, et ni le gouvernement, ni la Couronne, ni la GRC, ni le ministère de la Défense n’ont porté d’accusations ou seulement fait état des gestes qui lui seraient reprochés. Dans un tel vacuum, il lui est impossible de se défendre.

Cela est tout sauf normal ou équitable. 

Comme l’avait fait le cabinet Harper dans l’affaire du sénateur Mike Duffy, le Bureau du Conseil privé se livre à des manœuvres pour éliminer une épine politique. Mais suspendre de ses fonctions un des plus hauts gradés militaires du Canada va beaucoup plus loin que d’éponger les dettes d’un sénateur. 

Le Conseil privé est à l’origine de l’enquête de la GRC, visant à identifier la source d’une fuite à propos des délibérations du cabinet Trudeau, peu après l’élection de 2015, qui devraient être protégées par le secret ministériel. L’enquête a pointé le vice-amiral Norman.

Mais la fuite ne mettait nullement en cause la sécurité nationale. Le vice-amiral n’en tirait aucun avantage personnel. Les courriels obtenus par les policiers montrent que sa seule préoccupation était de protéger la capacité opérationnelle de la marine canadienne en s’assurant que des manœuvres politiques ne fassent pas dérailler la transformation, par les Chantiers Davie, de l’Asterix en navire de ravitaillement (le projet Resolve). 

Il aurait simplement informé Davie qu’un comité ministériel remettait l’accord en question et voulait retarder de deux mois la signature de l’entente, à la suite des pressions exercées par la compagnie Irving. 

Le gouvernement Trudeau veut-il que le lynchage de ce haut gradé serve d’exemple afin d’éviter d’autres fuites à l’avenir? C’est la seule explication qui résiste à l’examen des faits jusqu’ici. Et cela de la part d’un gouvernement qui avait promis de se distinguer par sa transparence...

Tant qu’à y être, ne pourrait-on pas aussi faire la lumière sur les pressions exercées par les concurrents des Chantiers Davie. Étaient-ils eux aussi tenus informés des intentions du cabinet Trudeau, puisqu’ils étaient à l’origine de la remise en question du contrat? Ça aussi on aimerait le savoir.

Le président du Conseil du Trésor, Scott Brison, a affirmé à la GRC qu’en raison des pressions politiques exercées par Davie et Québec, les fuites avaient empêché le cabinet de procéder à l’examen de l’entente. 

Doit-on croire que ce retard de deux mois n’allait pas être annoncé, ou qu’il ne susciterait pas d’opposition de la part du Québec? M. Norman n’aurait donc fait qu’informer Davie quelques jours avant que la nouvelle soit annoncée de toute façon. 

Dans un des courriels révélés par The Citizen, Mark Norman confie à un interlocuteur qu’il était prêt à offrir sa démission pour protester contre l’annulation de l’entente, car il savait que la Marine avait un besoin urgent de ce navire-ravitailleur. «La politisation flagrante de ce dossier (et de tant d’autres) va au-delà de ce qui serait raisonnable. Les gens s’en foutent totalement, et ça fait mal», écrivait-il

Le seul crime du vice-amiral est d’avoir défendu la Marine contre des manœuvres politiques. Cette chasse aux sorcières a trop duré, il doit réintégrer ses fonctions.

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Fatigue et...peur de perdre

ÉDITORIAL/ Transition naturelle en politique ou signe qu’il est impossible pour le PQ de remonter la pente?

Alexandre Cloutier, Nicole Léger et Agnès Maltais ont tous formulé mardi de bonnes raisons pour expliquer qu’ils ne seraient pas candidats du Parti québécois au scrutin d’octobre. Mais si le PQ n’était pas troisième dans les intentions de vote, loin derrière la CAQ et les libéraux, et si leur chef Jean-François Lisée était perçu comme le meilleur premier ministre par plus de 9 % des Québécois sondés, leur choix aurait-il était différent?

Bien sûr, il y a parfois des revirements étonnants en politique. Que ce soit au Québec ou ailleurs au Canada ou à l’étranger, au niveau municipal, provincial ou national, le résultat des élections a réservé de grandes surprises ces dernières années. Justin Trudeau et Valérie Plante, pour ne citer que ces deux exemples, n’étaient pas vus comme des gagnants en début de campagne. Pas plus que Jean-François Lisée lors de la course à la direction du PQ. 

Le PQ et leur chef peuvent-ils à leur tour renverser la vapeur d’ici les élections générales et faire mentir les sondages défavorables des derniers mois? 

Ont-ils la capacité de faire de la politique, certains diront «autrement», pour qu’elle colle mieux aux idéaux d’Alexandre Cloutier qui souhaiterait que la partisanerie cesse de banaliser nos institutions, de confondre essentiel et superficialité, de juger la pertinence et le bien commun en fonction du nombre de likes ou de retweets? 

Jean-François Lisée et ses troupes auront beaucoup à faire au cours des prochains mois. Avec seulement 19 % des intentions de vote, selon le sondage Léger-Le Devoir de décembre, le PQ ne peut compter uniquement sur les bourdes de ses adversaires caquistes ou l’usure du pouvoir des libéraux pour gagner des points. Il est aussi hasardeux de penser que le retour de Jean-Martin Aussant ou de Pierre Karl Péladeau garantirait plusieurs sièges le 1er octobre.

M. Lisée soutient que sa formation n’éprouve pas de difficultés à trouver des candidats pour remplacer ceux qui partent. Il faudra voir la liste finale des candidats. C’est une chose de mettre un visage sur une pancarte. C’en est une autre de recruter des personnes qui inspireront confiance aux Québécois, les feront rêver d’un Québec «meilleur», et satisferont leur désir de changement. 

La députée Agnès Maltais estime que son retrait de la vie politique donne un signal de renouveau dans la région (elle est en poste depuis 20 ans), mais pas pour laisser sa circonscription aux mains de la droite. Droite ou gauche? Sur ce point aussi le PQ devra être plus clair. 

La journée était sombre mardi pour le PQ. Trois conférences de presse dans une journée pour annoncer des départs, ça ne donne pas une image très positive d’un parti. 

Les libéraux vivront peut-être la même situation. Dans leurs rangs aussi, certains se demanderont s’ils peuvent bloquer la montée de la Coalition avenir Québec et s’ils peuvent obtenir encore une fois l’appui des électeurs après presque 15 ans de règne libéral. 

Les règles du jeu ont également changé pour ceux qui se lanceront dans la prochaine campagne électorale. Un député ne pourra plus démissionner quelques mois après son élection-parce qu’il n’aime pas se retrouver dans l’opposition, voire la deuxième opposition, ou qu’il est frustré de ne pas avoir été nommé ministre- et toucher une indemnité de transition. Il faudra des motifs familiaux ou de santé pour y avoir droit. 

L’engagement doit être bien réfléchi. Le travail de député est très exigeant. Nicole Léger, Agnès Maltais et Alexandre Cloutier l’ont bien exposé. Pour reprendre les termes du député de Lac-Saint-Jean, c’est une job qu’on ne peut faire sur le cruise control ou pour seulement payer l’hypothèque. 

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Et les femmes autochtones?

ÉDITORIAL / À chaque démission qui s’ajoute, la confiance s’amenuise à l’égard de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées. Avant de prolonger son mandat au-delà de décembre 2018 et d’accroître son financement, le gouvernement Trudeau doit s’assurer que cette enquête peut se poursuivre sur des bases et une gouvernance solides. En cas d’échec, ce sont aussi les libéraux, et non seulement les commissaires, qui en porteront le poids.

Les médias parlent beaucoup ces derniers mois de la violence et des abus dont sont victimes les femmes. Rappelons certaines données qui concernent principalement les femmes autochtones au Canada.

Les taux de violence, y compris la violence familiale et les agressions sexuelles, sont 3,5 fois plus élevés chez les femmes autochtones que chez les autres femmes au pays. Les jeunes femmes autochtones sont également cinq fois plus susceptibles que les autres Canadiennes du même âge de mourir à la suite d’un acte de violence, indique-t-on sur le site de l’Enquête nationale.

Le gouvernement de Justin Trudeau s’est engagé en 2015 à mettre fin à cette «tragédie nationale». Il a annoncé en août 2016 le nom des commissaires ainsi que le mandat qui leur a été confié : «examiner et faire rapport sur les causes systémiques de toutes les formes de violence faite aux femmes et aux filles autochtones au Canada en regardant les tendances et les facteurs sous-jacents».

La tâche est colossale. Malheureusement, les difficultés qu’éprouve l’équipe d’enquête depuis ses débuts laissent craindre que l’opération à laquelle le gouvernement consacre 54 millions $ donnera bien peu de résultats si les difficultés internes (démissions et licenciements) se multiplient et si la confiance des Autochtones à l’égard de l’enquête ne cesse de décliner.

L’espoir de jours meilleurs pour les jeunes filles et les femmes autochtones s’amenuise. Et par le fait même, la prétention du gouvernement Trudeau de pouvoir se présenter comme celui qui aura pris les moyens pour mettre fin à une situation qui perdure et empoisonne la vie des communautés autochtones depuis des décennies.

Jusqu’à maintenant, Ottawa n’avait pas manifesté d’inquiétude lorsque les médias rapportaient un départ ou des dissensions au sein de l’Enquête nationale. La semaine dernière, la démission de la directrice générale Debbie Reid — en poste depuis seulement trois mois — qui s’ajoutait à celle de l’avocat québécois Alain Arsenault en décembre, ont provoqué un changement de ton.

La ministre des Relations Couronne-Autochtones et des Affaires du Nord, Carolyn Bennett, s’inquiète du haut taux de roulement du personnel (plus d’une dizaine de départs depuis 2016) et de la capacité de la Commission de s’acquitter de son mandat.

La Commission doit soumettre sous peu au gouvernement sa demande de prolongation (les commissaires ont déjà indiqué qu’une année ou deux de plus serait nécessaire). Des audiences communautaires publiques sont également prévues à Yellowknife du 23 au 25 janvier.

La demande est délicate pour le gouvernement. S’il refuse, il sera accusé par certains de lâcher les femmes autochtones, de ne pas fournir les ressources nécessaires pour leur rendre justice et de ne pas respecter totalement sa promesse. S’il accepte un délai de deux ans, d’autres avanceront qu’il veut éviter d’être évalué sur ce dossier au scrutin de 2019.

«Aucune relation n’est plus importante pour moi et pour le Canada que la relation avec les peuples autochtones», écrit Justin Trudeau dans la lettre de mandat à la ministre Bennett. Avec une telle affirmation, son gouvernement ne peut prendre le risque que l’enquête s’embourbe. 

Éditorial

Êtes-vous raciste, Monsieur Trump?

ÉDITORIAL / Cette ahurissante question a été posée, la semaine dernière, à celui qui occupe la Maison-Blanche. Il venait tout juste de signer une proclamation pour honorer la mémoire de Martin Luther King...

La réponse est: oui!

C’est le président qui a lui-même dissipé les derniers doutes quand, devant d’autres élus à la Maison-Blanche, il a qualifié Haïti et les pays africains de «pays de merde», disant préférer l’immigration venant de «pays comme la Norvège». Le langage était aussi limpide que répugnant. 

La question que soulève la conduite de cet homme, pour le système politique américain, est la suivante: À quel moment un élu cesse-t-il d’être digne d’être président des États-Unis? Où le Parti républicain trace-t-il la ligne entre ce qui est acceptable et ce qui est inadmissible, intolérable, voire obscène? 

Combien de peuples doit-il rabaisser, humilier, avant que le Parti républicain réalise que son âme est en train de se corrompre, qu’elle se dissout chaque jour un peu plus dans l’acide qu’il sécrète avec chaque nouveau tweet? 

Plus rien ne nous surprend de Donald Trump désormais. Rien! Mais ce serait une grave erreur d’en conclure qu’il est inutile de se révolter, impossible d’être horrifié pour autant. Au contraire, il est plus que jamais nécessaire de dire les choses comme elles sont, de ne pas avoir peur de les nommer et de les dénoncer avec fermeté. 

Le président des États-Unis est un menteur, un idiot et la semaine dernière, il a confirmé au monde entier qu’il était raciste par-dessus le marché. Peu de gens croyaient le contraire, remarquez, depuis Charlottesville. Mais pour sauver les apparences, on acceptait de faire semblant, de lui donner le bénéfice du doute, une certaine présomption d’innocence. Cela n’est plus possible.

Les États-Unis valent pourtant mieux que ça, beaucoup mieux. Mais les élus républicains s’accrochent à leur président comme un opiomane à sa dose de fentanyl. Dans un cas comme dans l’autre, l’issue risque d’être la même. Ce poison-là est fatal. 

La lâcheté et la soumission des membres du Congrès autorisent la descente aux enfers à laquelle on assiste, stupéfiés, depuis maintenant un an. Et le monde entier va en payer le prix. 

Les élus ont pourtant un pouvoir que rien ne peut leur ôter. Ils et elles peuvent dénoncer chacun de ses mensonges, s’élever contre le racisme qu’il est en train de raviver à l’intérieur même des institutions.

Le pays arrive à un tournant, dans sa résistance contre ce président inculte, avec la sortie du livre de Michael Wolff, Fire and Fury, qui décrit de l’intérieur les premiers mois d’une administration dysfonctionnelle. L’ouvrage remporte un succès inespéré, avec plus de 1,5 million d’exemplaires vendus jusqu’ici. 

Des centaines d’articles et de fuites avaient pourtant décrit la même réalité, mais le livre réunit ces morceaux du casse-tête dans un récit linéaire, comme la fable d’Andersen, pour démontrer que cette présidence est une imposture et que le président est bel et bien nu. 

«Il a remporté la course à la présidence, mais son cerveau semble incapable d’exécuter les tâches qui sont essentielles à ses nouvelles fonctions», constate Wolff dans une phrase assassine parmi plusieurs autres. 

L’enquête du procureur spécial Robert Mueller permettra peut-être de crever cet abcès, mais une chose est sûre, le Parti républicain ne peut pas compter sur lui pour sauver son âme. Elle est déjà damnée.

Éditorial

Séduction et confusion

ÉDITORIAL / Que les violeurs, les harceleurs, les adeptes de la drague insistante et les hommes qui abusent de leur pouvoir ne se réjouissent pas trop vite. Ce n’est pas parce que des femmes se crêpent le chignon sur les effets de #Moiaussi et de #Balancetonporc qu’ils peuvent espérer continuer d’agir en toute impunité dans quelques mois. Un retour en arrière, souhaitons-le ardemment, est impossible.

À la suite de la polémique suscitée cette semaine par la lettre de Catherine Deneuve et 99 autres signataires dans Le Monde, le réalisateur Steven Spielberg a déclaré qu’il ne voyait pas le mouvement lancé par l’affaire Weinstein comme une chasse aux sorcières, une chasse à l’homme, mais bien comme une nécessité.  

Bien dit.

La nécessité de changements dans les relations homme-femme afin qu’elles soient fondées sur le respect mutuel et non un rapport de dominant-dominé(e).

La nécessité de dire non haut et fort, de dénoncer.

La nécessité de modifier le système de justice pour qu’un # ne soit pas l’unique voie pour obtenir un semblant de justice ou mettre fin aux inconduites répétées d’un individu.

La nécessité d’offrir écoute et soutien aux femmes et aux hommes victimes de violence et d’abus sexuels qui ne veulent pas emprunter la voie judiciaire.  

La nécessité  de ne plus fermer les yeux lorsqu’on est témoin de comportements abusifs dans son milieu de travail, dans sa communauté, dans sa famille.

La nécessité, comme l’a bien formulé l’historienne et spécialiste de l’histoire des femmes Michelle Perrot, de se sentir solidaire d’une injustice sans l’avoir éprouvée.

La nécessité de ne plus confondre séduction, galanterie avec harcèlement et abus.

Si le mouvement #Moiaussi connaît une telle ampleur, une telle force, c’est justement parce que la nécessité d’agir, de mettre fin à l’inacceptable, n’a pas été compris et saisi plus tôt.

Bien sûr, cette déferlante de dénonciations étonne, dérange et soulève à la fois l’admiration pour celles et ceux qui brisent le silence, mais suscite aussi un certain malaise, et ce, des deux côtés de l’Atlantique.

On ne peut vivre dans un État de droit et ne pas s’interroger sur l’effet de cette série de dénonciations sur la présomption d’innocence et le fait que des personnes se retrouvent coupables du jour au lendemain sans aucune forme de procès et sans arbitre pour partager le vrai du faux, l’acte criminel du geste inapproprié ou anodin, du lot d’allégations pourtant lourdes de conséquences.

Et ce n’est pas minimiser les actes reprochés ni douter de la parole des femmes et des hommes qui dénoncent que de souhaiter que des cas d’inconduite sexuelle se règlent autrement qu’en recourant aux médias sociaux ou à la une des journaux. On ne résout rien comme société si on corrige une injustice pour en créer une autre.

Un mouvement comme #Moiaussi était manifestement nécessaire pour provoquer des changements de comportements et forcer les autorités (gouvernement, entreprises, syndicats, établissements d’enseignement, système judiciaire) à apporter les correctifs nécessaires, à prendre enfin les victimes au sérieux, et ce, même lorsqu’elles accusent un puissant, un riche, une personne influente, un ami.

Il fallait un traitement-choc pour forcer des changements, pour mettre fin à la banalisation de certains comportements et abus de pouvoir inadmissibles en 2018.

Agiter la peur d’un retour au puritanisme et exprimer le regret de ne plus être «importuné»  est un argument bien faible. La mobilisation ne s’essoufflera pas avec la lettre de Deneuve et compagnie. Son contenu expose au contraire tout le chemin qui reste à parcourir, toute la confusion à dissiper.

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Régions : prêt pour le décollage?

ÉDITORIAL / Tenir un sommet comporte toujours des risques pour un gouvernement, d’autant plus en année électorale, période propice à la surenchère d’attentes et de promesses. Un sommet sur le transport aérien régional se déroulera le 2 février, à Lévis. Est-ce la fin prochaine de l’aller-retour Gaspé-Montréal à 1200 $?

Le gouvernement devra manœuvrer habilement pour que la rencontre mène à des solutions durables pour les citoyens des régions et contribue au développement économique, notamment l’essor de l’industrie touristique, sur tout le territoire québécois. Les libéraux ont eu des relations tendues avec les régions en début de mandat. Il faut de bonnes nouvelles et l’assurance que le transport ne sera plus un frein au développement pour effacer les traces du «Touche pas à mes régions».

Il n’existe toutefois pas de solution miracle et simple pour améliorer le transport aérien régional, réduire le coût des billets et concilier les intérêts des voyageurs, des transporteurs (d’Air Canada à Air Inuit), des municipalités, des entreprises, de l’industrie touristique, des organismes gouvernementaux et de l’ensemble des Québécois. Le champ d’action du Québec est aussi restreint du fait qu’il ne possède pas d’autorité réglementaire en matière de transport aérien.

«La volonté est réelle sinon, on n’organiserait pas un sommet à Lévis», indiquait en novembre la ministre déléguée aux Transports, Véronyque Tremblay, au député Gaétan Lelièvre qui se demandait quand et comment le gouvernement réglerait le problème afin que les Québécois des régions n’aient plus à payer deux à trois fois plus cher pour avoir accès à leur métropole. Daniel Côté, le maire de Gaspé et responsable du dossier des aéroports régionaux à l’Union des municipalités du Québec (UMQ), tape aussi du pied sur le tarmac.

Les gens de Sept-Îles vivent la même situation. Un trajet Sept-Îles-Montréal réservé 7 jours à l’avance coûtait en février 2017, 755,67 $. Celui de Montréal-Beijing : 684,26 $. L’exemple est tiré du document de discussions produit par Isabelle Dostaler, du Think tank en aviation, de l’Université Concordia, en vue du sommet de février. On y rappelle que pour un transporteur, les coûts d’exploitation sont souvent indirectement proportionnels à la distance parcourue, compte tenu des frais occasionnés par les cycles de décollage, d’atterrissage, la densité de la population et les appareils utilisés.

La présence de concurrence favoriserait une baisse de prix. L’UMQ mise là-dessus, s’appuyant sur une étude commandée à la firme Octant Aviation indiquant que la présence de plus d’un joueur dans le reste du pays permet de parcourir la même distance à prix moindre.

Mais qui va se frotter à Air Canada et risquer de disparaître dans une guerre de prix? Il serait fort étonnant que le gouvernement devienne actionnaire majoritaire comme au temps de Québecair. Il faut donc convaincre les Porter, WestJet, Provincial Airlines et autres transporteurs que les clients, notamment les touristes, seront plus nombreux si les prix baissent. La fixation d’un prix plancher serait-elle un argument pour les persuader?

Il faut également que Québec donne aux municipalités les moyens de se doter de meilleures infrastructures aéroportuaires. Il y aura de l’argent investi à l’issue du sommet. Réduction de taxes et des frais d’atterrissage, incitatifs aux transporteurs? Dans l’objectif du déficit zéro, les libéraux ont aboli en 2015 le programme d’aide au transport aérien. Québec pourrait en créer un nouveau.

L’éloignement et l’occupation du territoire entraînent des coûts dont l’ensemble des Québécois doit assumer une partie de la facture. On paie le métro des uns et on s’assure que d’autres peuvent prendre l’avion.

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La révolution silencieuse

ÉDITORIAL / Comment se fait-il que la réflexion la plus profonde et la plus sérieuse sur les forces qui sont en train de bouleverser la société provienne de l’extérieur de la sphère politique?

L’entrevue que nous accordée le président des Magasins Simons, Peter Simons, nous rappelle encore une fois à quel point le regard de cet homme d’affaires va bien au-delà de son entreprise. Il n’a pas d’ambition politique pour autant, mais il se préoccupe des transformations que va connaître le Québec. Il est dommage qu’on ne retrouve pas la même préoccupation au sein des partis politiques, la même volonté de se préparer au rééquilibrage des pouvoirs, qui se déroule sous nos yeux. 

Après la Révolution tranquille, celle-ci est silencieuse.

M. Simons cite un ouvrage paru en 2014, The Second Machine Age, qui dresse un parallèle entre la révolution industrielle et celle que nous sommes en train de connaître. La machine à vapeur a permis de nous affranchir des limites de la force humaine et animale pour la production de biens, et l’ordinateur est en train de faire de même pour nos fonctions cognitives et nos échanges commerciaux. Les changements qui s’annoncent seront aussi profonds et radicaux que ceux qu’a connus le 19e siècle. 

Et ils ne vont que s’accélérer, prédit-il. 

«On a déjà vu des changements majeurs dans le monde des médias et du commerce de détail. Mais doublez ce taux de changement, et demandez-vous comment on va passer au travers? C’est ça qui m’inquiète. La prochaine génération de mouvements de capitaux va être avec les cryptodevises, et l’encryption. Et il y aura une deuxième vague d’évitement fiscal.»

Le cerveau humain a du mal à saisir les progressions «géométriques», qui débouchent sur des courbes exponentielles, dit-il. «Il faut que l’environnement fiscal, environnement politique soit capable de changer aussi vite que le monde est en train de le faire.»

M. Simons n’emploie pas cette image, mais pour comprendre les transformations en cours, pensez à l’impact qu’a eu l’avènement des centres commerciaux sur le tissu urbain de Québec. Le développement du Web provoque un mouvement similaire, mais à l’échelle globale cette fois. Amazon devient un «centre d’achat» planétaire, dématérialisé, Facebook cherche à contrôler le flux de l’information à la même échelle. Et ces entités redessinent nos structures.

Ce sont de grands défis auxquels il faut s’attaquer avec une vision d’ensemble, car ils seront déterminants pour les ressources des futurs gouvernements. Et c’est pourquoi l’absence de réflexion en profondeur au niveau politique est problématique. La Stratégie numérique annoncée en décembre est un pas dans la bonne direction, mais la discussion devrait être plus large et transcender les partis. 

Peter Simons applaudit, par exemple, à l’initiative fédérale-provinciale de 290 millions $ pour brancher les foyers et les entreprises en région à Internet haute vitesse. Mais cet investissement profitera aussi à Google, Amazon, ou Netflix. Comment se fait-il qu’ils n’apportent pas la même contribution que les autres citoyens corporatifs? demande-t-il.

«C’est comme si ces entreprises technologiques étaient des Dieux à qui on ne peut rien demander.»

M. Simons reconnaît que la politique est exigeante pour les hommes et les femmes qui acceptent ces responsabilités. «Mais pourquoi payer ce prix élevé si vous n’êtes pas prêts à être le capitaine de votre bateau? C’est comme diriger une entreprise pour ne rien faire avec... On a besoin de se tenir debout.»

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Penser d’abord aux victimes

ÉDITORIAL / C’était prévisible. Dans un Québec où des formations politiques voient un intérêt partisan à exploiter le «sentiment antimusulman» qui anime une frange de la population, la demande du Conseil national des musulmans canadiens qui réclame au premier ministre Justin Trudeau que le 29 janvier soit désigné Journée de commémoration et d’action contre l’islamophobie, ne pouvait que susciter la division et s’éloigner de son objectif.

En embrassant trop large, le Conseil fait dévier l’attention que le Québec et le Canada devraient porter aux six innocentes victimes de la tuerie à la mosquée de Québec, à leurs proches, aux survivants. Ceux-ci méritent la paix, le recueillement et non d’être entraînés dans un débat sur l’islamophobie où les partis politiques tentent de gagner des points.

Il était beau, émouvant et encourageant le grand mouvement de solidarité qui a déferlé l’an dernier à la suite du dimanche d’horreur à la mosquée de Québec. Tous unis — religions, origines, sexes et partis confondus — derrière la peine des membres de la communauté musulmane. Tous unis à décrier le geste fou du jeune tireur présumé Alexandre Bissonnette. 

«Ce n’est pas fleur bleue de dire qu’on veut une société plus fraternelle. Le défi est de le dire après, quand la frénésie se sera calmée, à ce moment lancer encore plus l’appel à la tolérance», avait déclaré le premier ministre Philippe Couillard. 

Le défi était en effet bien réel. Le refus d’un cimetière musulman à Saint-Apollinaire l’a bien illustré. Tout comme les positions adoptées par les différents partis politiques pour défendre l’identité et les valeurs québécoises ou pour se présenter comme les défenseurs des minorités. Rappelons-nous aussi la confusion, les tiraillements et la surenchère entourant le projet de loi 62.

Le «sentiment antimusulman» qui anime certains citoyens commande pourtant que les élus interviennent avec prudence, avec sagesse plutôt que d’attiser la méfiance et les craintes. La même exigence vaut pour les médias. 

S’il est ridicule de dire que tous les Québécois sont islamophobes, il l’est tout autant de prétendre qu’aucun Québécois ne l’est et que tout le Québec est ouvert et accueillant Il y a des Québécois et des Canadiens islamophobes comme il y a des Québécois et des Canadiens antisémites, racistes, sexistes, homophobes.

Si la commémoration du drame du 29 janvier est essentielle pour rappeler où peuvent mener la haine et la peur de «l’étranger», faut-il pour autant en faire une journée contre l’islamophobie? Il en existe déjà une au niveau international. Comme le 8 mars est la journée internationale des femmes, ce qui n’empêche pas chaque pays de lui donner une couleur propre. Il est aussi illusoire de miser sur une journée. La vigilance et la sensibilisation doivent être quotidiennes et dans toutes les sphères d’activités. 

S’opposer à ce que le 29 janvier devienne à la fois une Journée nationale de commémoration et d’action contre l’islamophobie ne signifie pas cependant que le Québec et le Canada n’ont pas à être proactifs pour éviter d’autres drames, d’autres crimes haineux liés à la religion et à l’origine, dont la communauté musulmane n’est pas l’unique cible au pays. 

Statistique Canada relevait en décembre que l’augmentation la plus importante du nombre absolu de crimes haineux déclarés par la police au pays est au Québec. «Cette hausse est surtout attribuable à un nombre plus élevé de crimes contre les Arabes, les Asiatiques de l’Ouest, la population juive ainsi que les crimes contre une orientation sexuelle». Les crimes haineux rapportés au Canada sont aussi plus violents. 

Une journée contre l’islamophobie pourrait certes donner bonne conscience, mais ne règle pas tout.