Éditorial

La science est nuisible

ÉDITORIAL / Les Canadiens devraient se méfier. Les experts, les universitaires ainsi que les médias seront dans le camp de Justin Trudeau lors des prochaines élections, prévient Andrew Scheer. Décidément, les conservateurs ont changé de chef, mais leurs marottes sont les mêmes qu’à l’époque de Stephen Harper.

À un an des élections fédérales, le chef Scheer a lancé dimanche le compte à rebours devant des partisans réunis à Ottawa.

Que le chef de l’opposition dénonce le déficit budgétaire, les taxes sur le carbone, ou l’étique du gouvernement Trudeau, tout ça est de bonne guerre.

Qu’Andrew Scheer soutienne que les libéraux ont échoué à soutenir la classe moyenne et à mieux positionner le Canada à l’étranger fait aussi partie du jeu partisan.

Le chef conservateur sent toutefois le besoin d’identifier des «adversaires» hors de l’arène politique.

Selon la Presse canadienne, M. Scheer a signalé à ses partisans que M. Trudeau aura dans son camp médias, experts et universitaires, «tous ces gens qui veulent dire aux Canadiens comment dépenser leur argent et vivre leur vie».

Misère!

Le passage dans l’opposition n’a manifestement pas changé l’opinion des conservateurs à l’égard des scientifiques et de tous ceux qui peuvent jeter sur leurs propositions ou leurs politiques un regard critique basé sur des faits, des données et la science. Selon eux, il semble préférable de gouverner et d’avancer à l’aveugle ou à tâtons plutôt que de se fier à la science.

Si les conservateurs reprennent le pouvoir à l’automne 2019, les scientifiques risquent de revivre le même cauchemar que sous le règne de Stephen Harper. Plusieurs doivent s’en souvenir chez Statistique Canada, chez Pêches et Océans Canada et à l’Institut Maurice-Lamontagne, mais un rappel n’est pas superflu.

Les conservateurs avaient aboli en 2010 le caractère obligatoire du formulaire long du recensement et rendu facultative la réponse à ce questionnaire.

Sous prétexte de préserver la vie privée, le gouvernement privait les gouvernements provinciaux, les municipalités, les chercheurs et les entreprises de données utiles pour cerner des enjeux, développer des services et éclairer des décisions.

Durant le mandat des conservateurs, les chercheurs ont manifesté pour dénoncer les politiques de censure et les coupes budgétaires, notamment dans la recherche fondamentale. Ils ont accusé le gouvernement Harper de les bâillonner ou de vouloir orienter leurs rapports selon ses intérêts partisans.

Plus de 800 scientifiques de 32 pays, dont les États-Unis, ont même fait parvenir en 2014 une lettre au premier ministre Harper pour appuyer leurs collègues canadiens et pour rappeler l’importance de communiquer et de collaborer entre scientifiques du monde entier.

Quatre ans plus tard, les conservateurs ont toujours le réflexe de dénigrer la science et le savoir pour tenter de gagner des appuis électoraux.

Experts et scientifiques sont associés à Justin Trudeau — qui a nommé une scientifique en chef pour le Canada — et aux «bien-pensants» qui veulent dicter la vie de M. et Mme Tout-le-Monde. Ils deviennent suspects s’ils vont à l’encontre des positions du Parti conservateur.

On le voit avec la tarification du carbone et la lutte contre les changements climatiques.

Qu’importe ce que peut dire un Prix Nobel en économie sur un bon moyen de ralentir le réchauffement de la planète, qu’importe le signal d’alarme du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), le parti ne déroge pas à sa ligne. Ceux qui ne pensent pas comme lui ont forcément tort.

Pierre Jury

Le chaud et le froid de Legault

ÉDITORIAL / François Legault souffle le chaud et le froid sur la question des changements climatiques. Nous verrons à l’usure de quel bois il se chauffe.

Il a entrouvert la porte à l’exploitation pétrolière sur l’île d’Anticosti et dans le Grand Nord. Il hésite à aller à la Conférence de l’ONU sur les changements climatiques, la COP 24, début décembre, en Pologne. Il s’est prononcé pour la construction d’un troisième lien entre Québec et Lévis. Et pour le parachèvement de l’autoroute 50 en Outaouais. Chacune de ces positions le place nettement en porte-à-faux avec le mouvement environnementaliste. 

Par contre, hier, il a reconnu que l’environnement, « on n’en a pas assez parlé ».

Après l’assermentation de son cabinet, la veille, il avait reconnu qu’« on doit en faire plus pour lutter contre le réchauffement climatique. On a bien reçu le message de la population. » 

Aussitôt après, il avait ajouté l’environnement aux grandes priorités de l’État québécois que sont l’éducation, la santé et l’économie.

La nouvelle ministre de l’Environnement, Marie-Chantal Chassé, est allée dans le même sens. « Il est ferme qu’on va atteindre les cibles dès 2020 de réduction de 20 % des gaz à effet de serre et dès 2030, de 37,5 %, » a-t-elle lancé d’un ton qui ne laissait place à aucun doute.

Alors, à quel François Legault les Québécois auront-ils droit ? Le « géant vert » ou une incarnation à la québécoise de Doug Ford ?

M. Ford, le premier ministre de l’Ontario, s’amuse à piétiner l’héritage de sa prédécesseure Kathleen Wynne sur le plan de l’environnement. Sa toute première initiative dès qu’il a été élu a été de mettre fin à la taxe sur le carbone. Il a suivi ça par la fin aux aides à l’achat de véhicules « verts », la fin au Fonds vert pour l’achat de thermostats intelligents et autres pour réduire la consommation d’énergie, la fin à plus de 700 projets d’énergie solaire, éolienne et d’hydroélectricité. Et ce n’est que le début. 

Ce n’est pas la même chose au Québec. Les susceptibilités environnementales y sont beaucoup plus aiguisées qu’en Ontario, même si le Québec s’avère encore un mauvais joueur au plan vert. Les Québécois se fient encore trop sur leur brillant bilan hydro-électrique, qui les place au-devant des autres provinces du Canada. Mais ils sont encore beaucoup trop pollueurs, et s’attendent à plus de leurs gouvernements.

Cela dit, comment rallier la position pro-environnement de François Legault, depuis son élection, et ses engagements concernant l’exploitation des ressources pétrolifères à Anticosti, la construction d’un troisième lien et l’autoroute 50 ? Sur le troisième lien, tout reste à faire. Cela n’a pas besoin d’être l’équivalent d’une autoroute au-dessus du fleuve Saint-Laurent. Un projet qui marie transport routier, transport collectif et transport léger serait beaucoup plus acceptable d’un point de vue environnemental. Le parachèvement de l’autoroute 50 pourrait être vendu comme un lien entre l’Outaouais et Montréal pour éviter que les automobilistes fréquentent l’autoroute 417 en Ontario : un rapatriement des clientèles, quoi. 

Quant à l’exploitation pétrolière d’Anticosti, cela demeure un nœud gordien pour le gouvernement. Pauline Marois et ses péquistes étaient pour, les libéraux de Philippe Couillard, contre. Ces derniers ont dépensé 92 millions $ pour fermer la porte à Anticosti, en 2017. Et M. Legault la rouvrirait un an plus tard ? Il faudra arrêter de jouer au yo-yo. De toute façon, François Legault accepte le principe de l’acceptabilité sociale, ce qu’il n’y a pas à propos d’Anticosti. Ailleurs, comme le Grand Nord ? Cela reste à voir.

Éditoriaux

Changement bien dosé

ÉDITORIAL / François Legault a habilement joué ses cartes dans la formation de son premier conseil des ministres.

Les caquistes ont marqué l’histoire le 1er octobre en délogeant deux vieux partis. Reste à démontrer maintenant que le gouvernement Legault peut passer à l’histoire pour son audace, sa vision, son intégrité et la justesse de ses actions et de ses décisions.

Éditorial

Pas «moumoune» d’appeler à l’aide

ÉDITORIAL / Les hommes n’ont plus peur de passer pour des «moumounes». S’ils s’estiment victimes de violence conjugale, ils n’hésitent plus à alerter la police, du moins sur le territoire de la ville de Lévis. Voilà un changement social positif. Les actes de violence sont à dénoncer, que ce soit une femme ou un homme qui en est victime.

«Violence conjugale. Signalements masculins en hausse à Lévis», titrait mardi Le Soleil. 

Notre journaliste Marc Allard écrit que les policiers de cette ville ne s’étonnent plus que des hommes rapportent avoir été frappés. «C’est de plus en plus fréquent», indique le porte-parole du Service de police. 

Rappel important, ce sont des femmes qui sont les principales victimes de violence conjugale.

Au Québec, 78 %, des victimes sont de sexe féminin, selon les données contenues dans le Plan d’action gouvernemental en matière de violence conjugale, 2018-2023, dévoilé en août. 

Selon des données de Statistique Canada de 2016, les femmes sont deux fois plus nombreuses que les hommes à subir des agressions sexuelles, à être battues, étranglées ou menacées avec une arme à feu ou un couteau.

Des statistiques qui ne dispensent pas pour autant de se préoccuper aussi du sort des hommes qui se retrouvent du côté des victimes à cause d’une conjointe ou d’un conjoint qui fait preuve de violence psychologique, verbale, physique ou économique. 

La violence conjugale, qu’importe ses formes ou ses auteurs, ne doit pas être banalisée. Qui plus est si de jeunes enfants et des adolescents en sont témoins. 

Pendant des décennies, et encore aujourd’hui, on a conseillé et répété aux femmes d’aller chercher de l’aide et de dénoncer les actes de violence qu’elles subissent de la part d’un amoureux ou d’un mari.

Le même réflexe a pris plus de temps à s’imposer chez les hommes. 

Ce n’est pas la manifestation d’actes de violence de la part des femmes qui est nouvelle, selon le chercheur Jacques Roy, du Réseau Masculinités et Société. Mais bien que des hommes osent aujourd’hui dénoncer et réclamer du soutien.

Ils ne se sentent pas moins virils, moins «hommes» parce qu’ils appellent à l’aide.

Leur intervention peut éviter une escalade de violence et une dégradation encore plus grande des relations du couple. 

M. Roy, qui est aussi intervenant social au centre de ressources pour hommes AutonHommie, estime que la hausse de signalements masculins à la police de Lévis est révélatrice d’un changement social.

Il y voit le recul de stéréotypes masculins rigides et traditionnels.

Si de jeunes hommes se sentent à l’aise d’appeler la police, c’est aussi le signe que les corps policiers recoivent leur plainte adéquatement. «On n’y va pas selon le sexe, on y va selon les faits», a expliqué au Soleil le porte-parole du Service de police de Lévis. 

C’est important que les hommes puissent recevoir des services adaptés à leurs besoins de la part des policiers, mais aussi du réseau de la santé et des services sociaux, ainsi que des groupes communautaires.

Le Québec s’est d’ailleurs doté l’an dernier d’un plan d’action ministériel pour la santé et le bien-être des hommes 2017-2022.

Le ministre Gaétan Barrette notait à cette occasion qu’intervenir sur les facteurs de vulnérabilité qui concernent davantage les hommes permet d’avoir une incidence positive sur leur santé, mais aussi sur celle de leur entourage, notamment leurs conjointes et leurs enfants. 

Il ne faudrait donc pas craindre qu’un soutien accru aux hommes se fasse au détriment des femmes. Les deux doivent avoir accès à des services et à des soins appropriés à leurs besoins.

Éditorial

Une démocratie qui vacille

ÉDITORIAL / Un politicien d’extrême droite est venu à un cheveu de se faire élire à la présidence du Brésil en fin de semaine. Tout semble indiquer que ça devrait être chose faite au prochain tour, à moins d’un imprévisible revirement...

Jair Bolsonaro est comparé au président Donald Trump, mais en réalité, ces despotes s’inspirent tous les uns des autres, chaque fois que l’un d’eux normalise une nouvelle transgression, méprise une autre convention.

Chaque victoire d’un de ces extrémistes repose autant sur l’instrumentalisation de l’anxiété d’un groupe électoral que sur l’incapacité d’un gouvernement plus «libéral» à démontrer qu’il est en mesure de trouver les solutions pour réduire les inégalités sociales, administrer l’État afin d’offrir les services que les électeurs attendent de lui.

C’est une dynamique fréquente dans tout système démocratique, mais nous assistons depuis quelques années à la résurgence d’un autre phénomène. Les partis politiques sont relégués au second rôle, supplantés par un culte de la personnalité à l’endroit du leader qui se croit le messie, seul capable de restaurer un mythique ordre naturel révolu.

C’est la même recette pour tous. Vladimir Poutine, Hugo Chavez, Bolsonaro, Trump, Matteo Salvini en Italie ou Doug Ford en Ontario. On la voit aussi chez Kim Jong-un, comme chez les leaders de l’extrême droite européenne. C’est une pente glissante qui peut mener jusqu’au fascisme dans des pays qui, comme le Brésil, ont déjà connu des régimes militaires, la corruption.

L’abdication totale du parti envers son chef, comme c’est présentement le cas avec le Parti républicain, est un premier pas dans cette direction. Mais pour cimenter l’autorité d’un régime, celui-ci doit saper les institutions capables d’entraver son action, de miner son autorité.

Donald Trump le fait de manière systématique, contre la presse d’abord et avant tout, mais aussi contre toute institution qui placerait sa mission au-dessus de la loyauté envers le despote. L’Agence de protection de l’environnement, par exemple, ou bien le FBI, les services de renseignement, etc.

Jason Stanley, un professeur de philosophie à l’université Yale, décortique ces mécanismes dans son livre How fascism works, à propos duquel il a donné plusieurs entrevues récemment.

L’affaiblissement des institutions n’est qu’une pièce de plus sur l’échiquier. Le dirigeant autoritaire doit affaiblir une autre fondation de la démocratie s’il veut exercer le plein contrôle auquel il aspire. Il doit discréditer les sources d’information, semer le doute dans l’esprit des citoyens, afin de substituer sa «vérité» à celle des faits et des données.

Et cet élément est probablement celui qui a le plus évolué avec l’avènement des réseaux sociaux. Le cas de la Birmanie nous en a fourni un autre exemple cette semaine encore. Le New York Times a révélé hier que depuis près de cinq ans, l’armée birmane avait noyauté un réseau de comptes Facebook pour distiller la propagande contre la minorité Rohingya, avant d’entreprendre le «nettoyage ethnique» de cette région.

Les attaques du président Trump contre les médias sont du même ordre et, aujourd’hui, il a du sang sur les mains. Le régime saoudien n’aurait pas pris le risque de mettre à mort un journaliste du Washingtion Post si la Maison-Blanche n’avait pas encouragé aussi systématiquement le mépris et la violence à l’endroit des médias.

Éditorial

La ligne dure de la CAQ

ÉDITORIAL / Si les caquistes abandonnent leur promesse de hausser à 21 ans l’âge minimal légal pour acheter du cannabis, il ne faudra pas leur en tenir rigueur. S’ils veulent vraiment aider les jeunes, il y a en effet meilleure stratégie à adopter.

En plus de faire passer de 18 ans à 21 ans l’âge légal, la Coalition avenir Québec (CAQ) veut interdire la consommation du cannabis dans les lieux publics et préconise que la Société québécoise du cannabis n’installe pas de point de vente à proximité d’un cégep ou d’une université.

En quoi laisser les jeunes étudiants aux mains du marché illégal va-t-il mieux les protéger, mieux les informer sur les conséquences néfastes de la consommation de cannabis?

Le gouvernement caquiste devra fournir de bons arguments avant de concrétiser ses promesses électorales. Jusqu’à maintenant, son approche n’est pas très convaincante et cohérente avec les objectifs de la légalisation. 

«C’est absurde. Je ne comprends pas. Oui, il y a des risques pour la santé mentale, mais c’est aussi le cas pour l’alcool», affirmait récemment au Soleil Jean-Sébastien Fallu, professeur en psychoéducation à l’Université de Montréal. 

«Il n’y a aucun endroit où il y a un âge différent entre l’alcool et le cannabis. […] Si on interdit à ces jeunes l’accès à un produit de qualité, cela signifie qu’on les laisse dans un milieu interlope. Ils vont consommer quand même.»

Empêcher la Société québécoise du cannabis (SQDC) d’ouvrir une succursale près d’un cégep ou d’une université ne garantit pas non plus que des jeunes résisteront à l’envie de goûter au pot et de s’en procurer. Laisser les étudiants aux mains des pushers et de leur marchandise douteuse est une bien étrange façon de veiller sur eux.

Certains spécialistes rappelleront que la consommation de cannabis a des impacts sur le développement du cerveau d’une personne de moins de 25 ans.

Certes, mais nos politiques publiques doivent être réalistes. 

Ce n’est pas parce que l’âge légal pour consommer sera fixé à 21 ans que les jeunes n’achèteront plus de cannabis à 18, 19 ou 20 ans. La prohibition et l’approche répressive n’ont pas empêché que le Canada soit le pays comptant le plus grand nombre de jeunes consommateurs au monde.

Par ailleurs, légaliser ne veut pas dire banaliser et faire preuve de laisser-faire.

Et pour qu’il en soit ainsi, il faut pouvoir compter sur un gouvernement qui aura la santé et la sécurité publique à cœur. La prévention, la sensibilisation et l’éducation aux comportements responsables, ainsi que la recherche doivent être dans ses priorités, et non seulement durant les premières années suivant la légalisation.

La ligne dure, c’est au suivi de la légalisation que le gouvernement caquiste doit l’appliquer.

À cette fin, il doit s’appuyer sur des données fiables, sur des faits, sur l’avis d’experts, notamment ceux en santé publique.

Si la consommation s’accroît de façon alarmante, si les règlements adoptés par les villes ont des effets néfastes et contre-productifs, si des effets non prévisibles se manifestent dans les milieux de travail, s’il s’avère que les conseillers de la Société du cannabis poussent à l’achat, il devra apporter rapidement les ajustements qui s’imposent.

Les revenus tirés de la vente du cannabis ne doivent jamais lui faire oublier ses responsabilités à l’égard de la santé et de la sécurité de la population.

La Société québécoise du cannabis ne doit pas dans quelques années se retrouver sur la sellette comme l’a été Loto-Québec avec les joueurs compulsifs et pathologiques.

Éditoriaux

Environnement: l’allié Legault

ÉDITORIAL / François Legault, qui a manifesté jusqu’à maintenant bien peu d’intérêt pour les enjeux environnementaux, se veut un allié de Justin Trudeau dans la défense du marché du carbone. Mais encore. Quel est son plan? Le choix de la personne qu’il nommera jeudi à la tête du ministère de l’Environnement et du Développement durable indiquera s’il prend au sérieux le signal d’alarme lancé en début de semaine par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).

Le dernier rapport du Groupe démontre que l’inaction risque d’être lourde de conséquences si nous ne nous dotons pas rapidement d’un plan de match solide pour freiner le réchauffement climatique. Limiter la hausse à 1,5 degré Celsius permettrait de réduire considérablement les dégâts, soutient le GIEC. C’est possible. Encore faut-il cesser de jouer à l’autruche, mettre les efforts nécessaires, accélérer les transitions, changer ses habitudes de transport et d’alimentation.

Un des membres du GIEC, le chercheur Jim Skea, soutient que les lois de la physique et de la chimie, les technologies, le changement des modes de vie et les investissements permettent de limiter le réchauffement.

«La dernière chose à laquelle les scientifiques ne peuvent répondre, c’est si c’est faisable politiquement et institutionnellement».
On ne peut plus clair.

Qu’est prêt à faire le gouvernement caquiste de François Legault à l’échelle du Québec?

Son futur cabinet va-t-il avoir à cœur les enjeux environnementaux ou misera-t-il uniquement sur un développement économique à court terme?

Son ministre de l’Environnement et du Développement durable aura-t-il une voix forte et crédible? Le premier ministre Legault va-t-il l’écouter et le considérer autant que les ministres de son escouade économique?

L’heure est grave. Les impacts de l’augmentation des températures sont bien visibles. Vagues de chaleur, montées des océans, extinctions d’espèces, déstabilisation des calottes polaires, risque accru de pluies torrentielles.

Et pourtant, la dernière campagne électorale s’est déroulée au Québec sans que les deux formations politiques en tête, le Parti libéral et la CAQ, mettent de l’avant des plans ambitieux en environnement. Pire, bien peu d’électeurs semblent s’en inquiéter.

Nous refusons d’admettre que le temps presse, que la politique des petits pas ne va nulle part et que les changements provoqués par le réchauffement seront irréversibles.

La même dynamique risque de se reproduire lors des élections fédérales de l’automne 2019.

On le voit déjà. Andrew Scheer, le chef du Parti conservateur, se réjouit que des premiers ministres abandonnent Justin Trudeau et son plan environnemental. Le fait que des prix Nobel d’économie militent en faveur de la taxation du carbone n’ébranle pas sa position. Il approuve les Doug Ford du pays.

Le plan conservateur reste à compléter, mais le chef Scheer a indiqué cette semaine qu’un gouvernement conservateur inciterait les industries polluantes à investir dans les technologies vertes. Reste à voir si son gouvernement les soutiendrait financièrement et réglementerait pour accélérer le pas. Sinon, les résultats risquent de se faire encore attendre.

Pour ne pas brusquer les électeurs, les consommateurs et les entreprises, les formations politiques hésitent à fixer des cibles élevées et des échéanciers serrés, à investir massivement de crainte d’être accusées de dilapider les fonds publics, de fragiliser les finances publiques.

Selon le GIEC, quelque 2400 milliards de dollars (2,5 % du PIB mondial) seraient nécessaires d’ici 2035 pour transformer les systèmes énergétiques. Une somme qui peut donner le vertige si on ne met pas dans l’équation que l’inaction entraîne aussi des coûts considérables.

Éditoriaux

Le paradis des familles?

ÉDITORIAL / L’économie se porte bien, les familles québécoises profitent d’un des meilleurs soutiens financiers de l’État au pays, mais ce n’est pas pour autant le paradis pour tous les enfants. Près de 100 000 petits Québécois ont fait l’objet d’un signalement à la Direction de la protection de la jeunesse en 2017-2018. Il faut rapidement leur venir en aide et miser davantage sur la prévention.

Le nombre de signalements est en hausse plus marquée depuis trois ans. Il serait rassurant et commode d’expliquer cette augmentation par la vigilance des proches, de l’école, des services de santé, de la communauté, et par leur intolérance accrue à la violence ou à la négligence dont seraient victimes des jeunes de 0 à 17 ans.

Éditorial

Passer à autre chose

ÉDITORIAL / Si le gouvernement de François Legault souhaite vraiment que le Québec «puisse passer enfin à autre chose», comme le dit le député Simon Jolin-Barrette, il devrait renoncer à inscrire dans son projet de loi sur la laïcité de l’État qu’il sera interdit aux enseignants de porter des signes religieux en classe.

S’en tenir au compromis établi en 2008 par les commissaires Gérard Bouchard et Charles Taylor — qui recommandaient l’interdiction du port de signes religieux aux personnes détenant un pouvoir de coercition (juges, policiers, procureurs de la Couronne, gardiens de prison) — apparaît le moyen le plus sûr pour que le Québec cesse de traîner encore pendant 10 ans un dossier qui divise la classe politique et la population.

Même si la Coalition avenir Québec (CAQ) souhaitait étendre l’interdiction aux enseignants, y renoncer ne devrait pas être vu comme un signe de faiblesse de sa part, mais bien comme le geste d’un gouvernement qui se veut rassembleur et proche des préoccupations des gens.

N’est-ce pas ce à quoi s’est engagé François Legault, le premier ministre désigné, le lendemain des élections?

Or, un gouvernement qui est prêt à fermer les portes des écoles aux enseignants qui porteraient un voile, une kippa ou une croix dans le cou, un gouvernement qui est prêt à restreindre sans justifications le droit à la liberté de religion, un gouvernement qui ne chercherait pas à rallier toutes les formations politiques sur un sujet aussi sensible, ne pourrait se prétendre rassembleur. Et ce, même s’il introduit dans son projet de loi une clause de droit acquis pour les personnes déjà en emploi.

Il serait également contradictoire de la part d’un gouvernement de se dire près des préoccupations des gens et de priver au même moment de personnel des écoles qui peinent déjà à pourvoir tous les postes d’enseignants.

Le Québec exclurait des personnes des écoles non pas parce qu’elles sont incompétentes, non pas parce qu’elles ne maîtrisent pas le français, mais parce que le voile de Mme Fatima, la kippa de M. Michael et la croix de Mme Tremblay feraient douter de la laïcité de l’État, de la séparation du religieux et de l’État. Comme si un symbole religieux se traduisait forcément en prosélytisme.

L’interdiction de signes religieux faite aux enseignants serait aussi un bien mauvais message lancé au moment où le Québec cherche désespérément de la main-d’œuvre dans plusieurs secteurs d’activités. Un message de fermeture pourrait inciter des immigrants à s’établir ailleurs qu’au Québec.

Il y a également les contestations juridiques qu’entraîne l’interdiction du port de signes religieux. Des syndicats d’enseignants sont déjà prêts à monter au front pour défendre leurs membres et ils ne sont pas seuls.

Même si le gouvernement s’en tient au compromis Bouchard-Taylor (rappelons que ce dernier s’en est dissocié), il n’échappera pas au test des tribunaux. Comme le gouvernement Couillard n’a pas échappé à la contestation de la loi 62 sur la neutralité religieuse de l’État même si celle-ci a été jugée trop faible par ses adversaires politiques.

En début d’année, des juristes suggéraient que le prochain gouvernement demande un renvoi pour que la Cour suprême détermine si le consensus Bouchard-Taylor est compatible avec la Charte des droits et libertés. Une façon d’avoir rapidement l’heure juste et de décider si le recours à la clause dérogatoire est requis et souhaitable. 

La CAQ a par le passé gagné des appuis en tablant sur l’interdiction des signes religieux. Au pouvoir, la dynamique vient de changer. Elle doit se montrer rassembleuse. Même non fondées, les accusations de racisme risquent de faire mal à un nouveau gouvernement et au Québec.

Éditoriaux

Une époque terrifiante pour qui?

ÉDITORIAL / Si l’époque est terrifiante, ce n’est pas parce que la présomption d’innocence est parfois piétinée dans la vague de dénonciations engendrée par le mouvement #MeToo. Ce qui est terrifiant est surtout d’entendre en 2018 le président des États-Unis, Donald Trump, discréditer et banaliser ce que vivent les femmes présumées victimes d’agressions sexuelles.

«C’est une époque vraiment terrifiante pour les jeunes hommes en Amérique, vous pouvez être coupable de quelque chose dont vous n’êtes pas coupable», a déclaré cette semaine le président américain.

«Nous vivons à une époque où vos maris, vos fils, vos frères peuvent accomplir de grandes choses et être accusés de choses horribles. Pensez à vos fils, pensez à vos maris!», a-t-il poursuivi plus tard devant des milliers de partisans du Mississippi.

Et les filles, les épouses et les sœurs? Il faudrait aussi penser à elles, surtout lorsqu’on s’apprête à nommer un juge à la Cour suprême des États-Unis.

Depuis des décennies, voire des siècles, des épouses, des filles et des sœurs sont victimes de choses horribles, d’agressions sexuelles et d’harcèlement.

Depuis des décennies, des filles et des femmes de tous âges sont honteuses, terrifiées et traumatisées parce qu’elles ont été agressées sexuellement. Les années passent mais n’effacent pas leur douleur ni leur sentiment de culpabilité alors que l’agresseur peut multiplier les inconduites sexuelles sans gêne et sans crainte.

Depuis des décennies, des filles et des femmes préfèrent taire ce qu’elles ont vécu. Elles craignent les représailles et de voir étaler leur intimité. Moins de 10 % des agressions aboutissent à des plaintes. Les femmes doutent que leurs proches, leur employeur, les policiers et le système de justice traitent avec célérité et respect leur dénonciation et leur plainte. Elles ont peur qu’on les accuse d’avoir «provoqué» l’agresseur en portant une jupe trop courte, une robe trop moulante. Elles ragent de voir l’immunité et la clémence dont jouissent certains agresseurs.

Mais tout ça n’est rien si un «grand homme», Brett Kavanaugh, tombe de son piédestal au moment où les républicains le veulent à la Cour suprême des États-Unis pour défendre leurs valeurs conservatrices. Les femmes vont bien, selon Trump.

Parce que #MeToo a mis fin au silence honteux de milliers de femmes à travers le monde et leur a donné la force de dénoncer et de porter plainte, parce le mouvement a aussi éveillé ceux qui fermaient les yeux- par calcul ou par couardise- sur les abus dont ils étaient témoins, parce que #MeToo a forcé des gouvernements et des entreprises à se doter ou à revoir leur mode d’intervention, l’époque deviendrait «terrifiante» pour les jeunes hommes?

Il est au contraire temps que les hommes, qu’importe leur âge, leur fortune ou leur statut ,comprennent que l’époque où ils pouvaient impunément poser leurs mains baladeuses sur leurs employées ou leurs collègues de travail, imposer leur désir, forcer une femme à avoir une relation sexuelle avec eux est du passé. Ils s’exposent dorénavant aux dénonciations, aux accusations, aux procédures judiciaires. Ce n’est pas trop tôt.

La présomption d’innocence en souffre parfois? Bien sûr, il faut s’en inquiéter. Changer une victime pour une autre, créer une autre forme d’injustice ne nous avance pas.

Mais se soucier de la présomption d’innocence peut se faire sans minimiser ce que vivent les présumées victimes d’agressions sexuelles, sans ridiculiser leur témoignage, sans remettre grossièrement en cause leur crédibilité, sans tenter de se faire du capital politique en «victimisant» les accusés et en s’attaquant aux présumées victimes.

C’était trop attendre d’un Donald Trump qui a bien peu de respect pour les femmes et qui n’a aucun scrupule à entacher la crédibilité du plus haut tribunal de son pays.