Éditorial

Un «mardi fou» préélectoral

ÉDITORIAL / Comment disposer d’un surplus budgétaire difficilement engrangé sans avoir l’air d’acheter des votes? C’est le défi que doit relever le ministre des Finances, Carlos Leitão, lorsqu’il présentera mardi sa mise à jour économique.

Trois jours avant le «Vendredi fou» et un mois avant Noël, la tentation est sans doute forte chez les libéraux de se montrer généreux avec les fonds publics et d’accorder des baisses d’impôt pour rehausser leur popularité dans les intentions de vote. Un «mardi fou» préélectoral pour attirer les Québécois vers leur parti au scrutin de 2018.

Promettre aux citoyens qu’ils auront plus d’argent dans leurs poches a longtemps été une recette gagnante pour séduire les électeurs. Mais est-ce encore le cas? 

Trois années de rigueur — ou d’austérité — budgétaire ont fait réaliser à bien des gens que des services publics de qualité et en quantité, particulièrement en santé et en éducation, sont aussi précieux qu’une baisse d’impôt pour leur bien-être et celui de leurs proches. Certains l’ont appris durement avec le gouvernement Couillard.

Un contribuable a beau avoir 50 $, 100 $ ou même 200 $ de plus après sa déclaration de revenus, cette somme est bien dérisoire s’il doit se tourner vers le privé et défrayer de sa poche les services professionnels qui permettront à son petit dernier de mieux réussir en classe ou à son adolescent d’être suivi rapidement par un psychologue. Si le coût des frais de garde augmente sans amélioration des services, le cadeau fiscal sera vite aussi oublié.

La somme est aussi insignifiante si faute de soins à domicile adéquats, le contribuable doit pallier le manque en s’achetant des services ou, faute de moyens, se résigner à quitter sa résidence.

Avoir dans les poches quelques dizaines de dollars de plus, ça ne rend pas non plus moins tristes et désolantes les visites au centre d’hébergement où vivent les vieux parents si on constate semaine après semaine un manque criant de personnel pour bien s’occuper d’eux.

On a beau aussi s’émouvoir collectivement du mouvement de dénonciations des violences à caractère sexuel dans les médias sociaux ces dernières semaines, si les organismes communautaires qui soutiennent les victimes manquent de ressources, ce n’est pas une réduction des impôts aux particuliers qui va venir à leur secours.

Pour garder de bons services publics et pour éviter que les finances publiques replongent dans le rouge à la moindre perturbation dans l’économie mondiale ou à la suite d’une catastrophe naturelle, il faut éviter de dilapider le surplus budgétaire avec des objectifs à courte vue.

Le premier ministre Philippe Couillard a déjà évoqué un sage équilibre entre allègement fiscal et investissements nécessaires en santé, en éducation et pour épauler la nouvelle économie. 

Mardi, on verra si la sagesse est au rendez-vous ou si elle est mise de côté par le besoin de faire oublier les années «d’austérité», se faire aimer des électeurs et par le désir de ne pas se faire damer le pion par la Coalition avenir Québec dont le chef François Legault s’est déjà dit prêt à utiliser le surplus de plus de 2 milliards $ en baisses d’impôt.

Le gouvernement dévoilera également au cours des prochaines semaines son plan pour lutter contre la pauvreté. Même si l’égoïsme et l’individualisme sont bien présents dans notre société, on note néanmoins une sensibilité accrue aux inégalités sociales et à ses contrecoups. 

Certes, le Québec se classe bien en matière de partage de la richesse. Ses deux premiers plans de lutte à la pauvreté et à l’exclusion sociale n’ont cependant pas atteint leurs objectifs. Il serait illusoire de penser qu’une économie forte, un bas taux de chômage et des primes à l’emploi règlent tout.

Éditorial

Cannabis: la santé avant les profits

C’est à la fois rassurant et inquiétant d’entendre la ministre Lucie Charlebois dire que l’encadrement du cannabis proposé avec le projet de loi 157 se veut «évolutif».

Un certain nombre d’inconnus, notamment le partage des revenus avec Ottawa, le comportement des consommateurs à la suite de la légalisation, et l’approbation d’un appareil de détection chez les automobilistes, commandera en effet des ajustements de la part de Québec. 

Un cadre «évolutif» ne doit cependant pas signifier que le gouvernement délaissera ou négligera au fil des ans les objectifs de santé et de sécurité publique qu’il défend aujourd’hui avec vigueur, pour empocher davantage de revenus provenant de la vente de cannabis. Québec évalue à 500 millions $ le marché légal potentiel.

Il faut éviter que l’État développe une dépendance aux revenus du cannabis, comme il en a développé une pour les dividendes provenant de la Société des alcools du Québec (SAQ) et de Loto-Québec au fil des années, si bien que les pratiques et le marketing des sociétés d’État ont été maintes fois critiqués. 

Le projet de loi 157 déposé jeudi par la ministre Charlebois va dans la bonne direction. Au lieu de se tourner vers le privé et Couche-Tard, Québec créé une Société québécoise du cannabis, qui sera une filiale de la SAQ, pour gérer la distribution du produit qui doit être légalisé par Ottawa en juillet prochain.

Les propos de la ministre et de ses confrères Carlos Leitão, André Fortin et Martin Coiteux se veulent également rassurants. Pas question de banaliser la consommation de cannabis.

Mais, les ministres et les gouvernements changent. De même que l’état des finances publiques. En temps de disette, il est parfois tentant pour un ministre des Finances, responsable, de la SAQ et de la Société québécoise du cannabis, de réclamer davantage de ses sociétés d’État et de faire «évoluer» la législation dans le sens désir.

Dans l’opposition, tous les partis réclament plus de prévention et préconisent une approche rigoureuse pour contrer les méfaits du jeu et de la consommation abusive d’alcool ou de drogue. Au pouvoir, le même parti regarde les revenus qu’il peut en tirer pour équilibrer son budget et assumer d’autres missions.

Tant mieux si le cannabis fait exception. Tant mieux si les revenus sont consacrés à la prévention, à la recherche, à la formation, et non pas dirigés vers le fonds consolidé de la province pour payer des routes ou d’autres dépenses dans divers ministères. On ne demande qu’à être convaincu. Tant mieux si la santé et la sécurité du public demeurent la priorité. 

Québec prévoit 25 millions $ pour les cinq prochaines années pour la recherche, la prévention et le traitement des dépendances. Le gouvernement doit avoir la «flexibilité» de hausser rapidement les montants si la légalisation du cannabis réserve des surprises et des besoins plus grands.

Jeudi, l’Association pour la santé publique du Québec, l’Association des intervenants en dépendance du Québec et le Conseil québécois sur le tabac et la santé ont salué le projet de loi 157. Ils y voient une approche prudente et sensée, des mesures qui protégeront adéquatement la santé de la population.

Même s’ils suggèrent des bonifications au projet de loi, ils sont loin de l’analyse de la Coalition avenir Québec (CAQ), qui le juge trop permissif, trop timide et qui déplore qu’en 2020, on retrouvera plus de succursales de SQC que de rôtisseries St-Hubert au Québec. 

Le Québec et toutes les provinces sont forcés de légiférer pour répondre à la promesse électorale de Justin Trudeau de légaliser le cannabis. La prohibition n’a pas eu les effets escomptés, d’accord, tentons autre chose. Mais faisons les choses correctement, et non dans l’empressement et la partisanerie. 

Éditorial

Témoins de Jéhovah: le crime parfait

ÉDITORIAL / Si un groupe, religieux ou autre, faisait pression sur ses membres, disons de jeunes mères qui viennent d’accoucher, pour qu’elles entreprennent une grève de la faim au péril de leur vie, que pourrait-on faire pour l’empêcher?

La réponse est : rien. Une fois que la personne a adopté ces valeurs, l’État n’a aucun recours pour l’empêcher de passer aux actes, si telle est sa « volonté ». 

Les Témoins de Jehovah sont responsables de la mort d’Éloïse Dupuis. C’est leur enseignement, leur prosélytisme, leurs pressions morales qui ont créé les conditions ayant mené à ce tragique cul-de-sac et fait en sorte que la jeune mère refuse la simple transfusion sanguine qui lui aurait sauvé la vie. «La seule solution médicale qui existait pour Mme Dupuis afin de recouvrer la santé consistait à recevoir des produits sanguins…», a conclu le coroner Luc Malouin dans le rapport qu’il vient de rendre public. 

La mort de cette jeune mère, qui avait toute la vie devant elle, est le crime parfait dont tout le monde se lave les mains. 

Pendant qu’on déchire nos chemises sur le port d’un foulard par des employés de l’État, au nom de la neutralité religieuse, un groupe religieux peut empêcher des médecins de poser les gestes qui empêcheraient une mort aussi évitable qu’inutile. C’est absurde et aberrant. 

Le rapport en décevra plusieurs, non sans raison, mais la faute n’en revient pas au coroner. Ses conclusions sont conformes à l’état actuel du droit, et pas seulement au Canada. Il ne lui revenait pas de remettre en question des droits fondamentaux, comme le droit à l’intégrité physique ou celui de refuser un traitement, qui ont été reconnus par tous les tribunaux. 

Le droit à l’avortement et le droit à l’aide médicale à mourir reposent sur ces mêmes bases, et il serait irresponsable de mettre en danger ces acquis pour régler un problème créé par les croyances irrationnelles d’une organisation religieuse. 

Mais devons-nous pour autant en rester là?

Une étude réalisée en 2008 aux Pays-Bas, sur la mortalité et la morbidité (complications médicales) en santé maternelle, concluait que les femmes membres des Témoins de Jehovah étaient six fois plus à risque de mourir de complications dans la grossesse ou l’accouchement que la population en général. 

Et le risque devient exponentiel dans les cas où la mère se voit prescrire une transfusion sanguine. Les femmes membres des témoins de Jehovah sont 130 fois plus à risque de mourir que les autres - oui 130 fois - lorsqu’une transfusion sanguine est requise pendant un accouchement, ont constaté les auteurs. 

Ce n’est sûrement pas le plan de traitement suggéré par le coroner qui va corriger un déséquilibre aussi écrasant. Il faut chercher une autre solution, sans mettre en danger les droits reconnus de la personne. 

La véritable question c’est : est-ce qu’un groupe, en vertu d’un statut religieux ou autre, peut se voir conférer un droit de vie ou de mort sur ses membres? 

Il faudrait peut-être faire en sorte que l’organisation qui créé un tel problème de toutes pièces soit aussi imputable pour ses conséquences. Un groupe qui véhicule de la fausse information, qui exerce des pressions morales ou psychologiques, menant à une situation qui provoque directement la mort d’une personne, devrait en répondre devant la loi. 

Puisqu’on ne peut agir pour contraindre la personne qui a adopté ces croyances, il faut alors se tourner vers l’organisation qui en a fait la promotion. Cela passe par une loi et c’est le rôle des élus d’explorer cette voie. Peut-être n’est-elle pas la seule, ou la meilleure, mais on doit au moins à Éloïse Dupuis et à son enfant de faire cet exercice. 

Oui, il y a bien sûr la liberté de religion, mais le droit à la vie doit prévaloir. Les morts, après tout, se voient privés de leur droit à toute religion... 

Une loi ne pourrait-elle pas être envisagée si son application est limitée aux seuls cas qui obligent à choisir entre la vie et la mort? Il ne s’agit aucunement de dicter des croyances. L’État doit plutôt se donner des outils législatifs pour amener un groupe à prévoir, et promouvoir, des dérogations lorsqu’un membre est confronté à une décision entre la vie et la mort, au seul nom de ses croyances.

C’est pourtant simple. Aucun groupe ne devrait avoir le pouvoir d’exiger un sacrifice humain pour satisfaire sa foi. 

Éditorial

Aînés traités aux petits soins?

ÉDITORIAL / Devant les caméras, le gouvernement et son ministre de la Santé et des Services sociaux, Gaétan Barrette, se montrent aux petits soins avec les aînés. Ajout de personnel, bain supplémentaire, et dernière annonce, des menus élaborés par l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec. Sur le terrain toutefois, le Protecteur du citoyen constate des pratiques qui soulèvent de sérieuses questions sur le traitement réservé aux personnes âgées.

Le jour même où Québec annonçait un partenariat entre le réseau de la santé et l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec pour diversifier l’offre alimentaire dans les centres d’hébergement de soins de longue durée (CHSLD), le Protecteur rendait public un rapport d’intervention sur les critères d’accès à ces mêmes établissements publics.

Il s’inquiète que le CIUSSS (centre intégré universitaire de santé et de services sociaux) de la Capitale-Nationale tienne compte des revenus d’un malade lorsqu’il évalue si celui-ci est admissible à une place dans un CHSLD.

Selon le Protecteur, «les pratiques du CIUSSS conduisent à ce que l’hébergement public soit réservé essentiellement aux personnes qui ne disposent pas des moyens financiers pour aller vivre dans un milieu de vie du secteur privé».

Or, cette procédure n’apparaît dans aucune loi, politique ou orientation du ministère de la Santé et des Services sociaux. 

Dans le cas soumis au Protecteur, un patient de 91 ans a séjourné plusieurs semaines à l’hôpital même si son état commandait un placement dans un CHSLD public. Le CIUSSS a d’abord évalué si une résidence privée ou un CHSLD privé pouvait l’accueillir et si le malade avait la capacité de payer. L’épaisseur du portefeuille avant le profil de besoins du patient.

La protectrice Marie Rinfret demande au ministère de clarifier d’ici le 31 décembre les critères d’accès à l’hébergement public, en statuant sur la légitimité de tenir compte des revenus des usagers lors de l’évaluation de leur admissibilité à une place en CHSLD. Elle invite aussi le ministère à diffuser l’information auprès des établissements concernés.

On pourrait aussi ajouter, auprès de la population. Lorsque l’état de santé d’une personne se dégrade et que celle-ci et ses proches doivent décider d’un nouveau milieu de vie, il est difficile pour plusieurs de s’y retrouver à travers les résidences privées pour aînés, les résidences intermédiaires d’hébergement et les CHSLD. 

Que les établissements soient certifiés par un conseil d’agrément ou financés par Québec n’est pas un gage de bons soins et de sécurité si chacun peut agir à sa guise sans être rappelé à l’ordre par le ministère de la Santé et les autorités locales s’il déroge aux règles établies et aux bonnes pratiques.

Encore là, un rapport du Protecteur rendu public récemment sème l’inquiétude. L’organisme a été appelé à la résidence privée pour aînés Domaine La Marguerite, à Rimouski, où un signalement faisait état de lacunes dans la sécurité des usagers, le service des repas, la formation du personnel, et la prévention des infections. 

Dans ce cas aussi le Protecteur pointe du doigt le CISSS. Il conclut que celui-ci «n’a pas exercé le leadership nécessaire et a laissé perdurer des situations inacceptables relativement à la santé, à la sécurité et au bien-être des résidents, notamment lors des éclosions de gale». 

Il est bienvenu que le gouvernement s’engage à améliorer l’hygiène des résidents et bonifie l’offre alimentaire dans les CHSLD. Mais il doit également s’assurer que la gamme de soins et de services est à la hauteur partout et que les représentants du ministère s’en préoccupent, qu’importe où la personne âgée est hébergée. 

Éditorial

Yémen: on achève bien les enfants

ÉDITORIAL / Le Yémen s’enfonce de plus en plus dans un enfer, une crise humanitaire fabriquée de toutes pièces, dans laquelle nous avons tous joué un rôle, soit en fournissant des armes, soit en gardant le silence.

L’Arabie saoudite avait imposé un blocus total de tous les ports, aéroports et accès routiers au Yémen, la semaine dernière, en représailles au tir d’un missile vers Riyad par les forces rebelles. Le royaume annonçait finalement, hier, que certains ports seraient rouverts.

Il arrive un point où la destruction provoquée par un conflit devient si grande que le conflit lui-même ne fait plus aucun sens. Au lieu d’apporter une solution à un problème, l’escalade de la violence ne fait qu’empirer les choses. Les deux principaux acteurs géopolitiques du Moyen-Orient, l’Iran et l’Arabie Saoudite, ont pris en otage une population entière, qui est désormais acculée à la famine. 

Littéralement. On fait crever de faim des enfants, des civils, pour augmenter la pression sur l’ennemi. C’est un crime de guerre commis en plein jour, sous nos yeux, avec notre bénédiction tacite. 

L’ONU estimait en janvier dernier que plus de 10 000 personnes avaient perdu la vie jusque là. Mais ce chiffre ne donne pas la juste mesure de l’ampleur de la crise provoquée. Le Coordonnateur des secours d’urgence des Nations Unies, Mark Lowcock, a prévenu la semaine dernière que le pays de dirigeait vers une des pires famines que le monde a connues depuis des décennies. 

Le manque de nourriture, la destruction des infrastructures, des services médicaux, et le manque d’eau sont autant de facteurs qui multiplient la mortalité. Ceux qui ne meurent pas de faim sont tellement faibles qu’ils sont incapables de résister aux maladies, aux infections. 

Plus de 18 millions de personnes dépendent de l’aide humanitaire dont sept millions au moins risquent de mourir de faim, selon un rapport du Conseil des droits de l’homme de l’ONU. 

Ce même rapport signalait que les groupes rebelles houthis recrutent des enfants comme soldats. Certains n’ont pas plus de 10 ans. 

À la fin-septembre, à la conférence de Genève, le Conseil des droits de l’homme adoptait une résolution pour la mise sur pied d’une commission internationale d’enquête sur les violations commises par les belligérants «pour mettre fin au cycle d’impunité». Le Canada était, avec quelques pays européens, derrière cette initiative. 

Mais jusqu’ici elle n’a rien donné et le cycle d’impunité n’est pas menacé. Encore moins avec le rapprochement entre les États-Unis, sous l’administration Trump, et le régime saoudien qui vient de procéder à une vague d’arrestations dans les plus hautes sphères de la famille royale, pour consolider le pouvoir du prince héritier, Mohamed ben Salman. 

Deux ans de guerre ont affaibli le pays au point où la crise humanitaire risque de devenir hors de contrôle. Selon la communauté des organismes humanitaires, 2,2 millions d’enfants souffrent déjà de malnutrition dans le pays, et chaque reprise des combats menace les gains réalisés par ces organisations pour lutter contre la détresse. 

Mais l’aide humanitaire n’est pas la solution. La seule façon de mettre fin à ce désastre c’est de faire taire les armes pour entreprendre des négociations. Chaque fois que les Nations-Unies se montrent incapables d’empêcher un pays entier de sombrer dans le chaos, l’organisme perd de sa pertinence, de sa raison d’être. 

Éditorial

Fardeau fiscal ou fumisterie?

Les bêtises qu’on entend à Québec et Ottawa, pour justifier le refus de taxer les Netflix de ce monde de la même façon que leurs concurrents soulèvent une embarrassante question. Ces députés, qui votent les lois et administrent les revenus de l’État, savent-ils de quoi ils parlent au juste quand ils brandissent le spectre du «fardeau fiscal» qu’ils refuseraient d’alourdir?

Ça s’appelle de la démagogie. 

Quand la croissance économique s’améliore, les revenus de l’État augmentent. Est-ce que ça veut dire qu’on n’alourdit le fardeau fiscal des contribuables? Bien sûr que non. Quand vous achetez un nouveau mobilier de salon, votre fardeau fiscal n’augmente pas non plus. Vous pouvez troquer Videotron pour Bell, ou vous vous abonnez aux deux si ça vous chante. Vous n’irez pas vous plaindre que votre fardeau fiscal augmente pour autant. 

Les partis politiques, la CAQ notamment et le gouvernement Trudeau au grand complet, confondent allègrement deux notions tout à fait distinctes et indépendantes: l’équité fiscale et le niveau de taxation. Le premier exige que le deuxième s’applique également à tout le monde. 

Égale à elle-même, la ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly, affirmait cette semaine que «nous, on a mis 2,2 milliards de dollars en culture sans augmenter les taxes...». Oui, mais son gouvernement prévoit aussi un déficit de près de 20 milliards $, pourquoi augmenter les taxes alors?

Cette semaine le ministre des Finances du Québec, Carlos Leitão a annoncé l’intention de son gouvernement de percevoir la taxe de vente, et même la TPS tant qu’à y être, sur les ventes en ligne. M. Leitao tient un discours cohérent, et rafraîchissant dans les circonstances, comparé à Ottawa. 

Il reste à voir si les moyens qu’il entend mettre en œuvre seront suffisants pour atteindre les objectifs qu’il se fixe. Le ministre a déposé vendredi son plan d’action sur les paradis fiscaux, dont un chapitre porte sur la perception de taxe de vente pour le commerce en ligne. Québec veut simplifier l’inscription des entreprises au registre de Revenu Québec, mais compte sur l’Agence des services frontaliers pour la perception des biens achetés à l’étranger. 

En réponse cette semaine, les deux principaux partis d’opposition n’ont pas la position la plus claire face aux intentions du gouvernement.

La solution du PQ serait de percevoir désormais la taxe de vente sur les biens et services achetés à l’étranger sur Internet, mais de réduire le taux de taxation d’un montant équivalent à la hausse de revenus. La CAQ, de son côté, croit qu’on ne devrait appliquer la taxe qu’à certains produits et services vendus en ligne, et pas à d’autres. 

Comme si les choses n’étaient déjà pas assez compliquées comme ça.

Le but de ces sparages, évidemment, n’est pas de régler le problème fiscal que pose un espace numérique que nos lois n’avaient jamais prévu. C’est de faire croire aux électeurs qu’ils auront plus d’argent dans leurs poches s’ils votent pour l’un ou l’autre parti. 

Soit, les élections s’en viennent, mais il y a certains dossiers qui méritent un meilleur sort. Celui-là devrait figurer au haut de la liste.

Jusqu’ici, la position la plus claire et la plus articulée est venue de Québec solidaire et de son projet de loi 997, encadrant le commerce en ligne. M. Leitão a soulevé de bonnes questions sur certains des moyens proposés par QS, mais il aurait tort d’ignorer cette proposition. 

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Un porte-voix de 3 millions de dollars

ÉDITORIAL / «L’école idéale existe déjà au Québec, elle est juste en toutes sortes de morceaux dans toutes les commissions scolaires». C’est le chef cuisinier Ricardo Larrivée qui le dit, lui qui pilote avec l’architecte Pierre Thibault et le conférencier et athlète Pierre Lavoie, le projet Lab-école. Québec a-t-il vraiment besoin de dépenser 3 M$ pour ce Lab et de «penser en dehors de la boîte» pour savoir comment construire et rénover ses écoles? Il aurait pu s’inspirer de ce que font et réclament des acteurs du milieu de l’éducation depuis 30 ans.

«Il y a des écoles qui sont reconstruites en ce moment avec les mêmes problèmes qu’il y a 40 ans. Pas par manque de volonté, juste parce que c’est comme ça […] Si nous trois, qui avons la chance d’avoir la parole, on peut la redonner, écouter et devenir les porte-parole de ceux qui mènent le combat depuis parfois 30 ans sur des enjeux extrêmement importants pour l’éducation, so be it, on veut l’être», a également déclaré M. Larrivée, au lancement du projet Lab-école, à Québec, mardi. Le trio constate aussi que «la machine gouvernementale est paquetée de monde qui ont envie de faire des choses».

Un porte-voix à 3 M$. Voilà une dépense bien discutable et extravagante de la part d’un gouvernement qui ne voyait pas la nécessité d’acheter des livres pour regarnir les bibliothèques des écoles et qui a souvent fermé les yeux sur l’insuffisance des services offerts aux élèves en difficulté. 

Tous souhaitent que les écoles soient construites ou modernisées selon les meilleures pratiques afin de fournir aux enfants et au personnel un environnement stimulant, sain, sécuritaire, et un lieu de fierté pour les communautés. Il est navrant que le Québec ait négligé si longtemps ses infrastructures et tardé à corriger des erreurs de conception.

Mais malgré tout, il y a eu de bons coups. Malgré les modes, les contraintes budgétaires, le code du bâtiment, le cadre de référence du ministère — qu’il est d’ailleurs à revoir — les écoles du Québec ne ressemblent pas toutes à des prisons. À l’intérieur des murs, des initiatives fructueuses pour faire bouger davantage les enfants et pour inculquer de saines habitudes de vie existent aussi déjà.

Pourquoi alors dépenser 3 M$ en deux ans, se tourner vers une nouvelle créature pour recueillir les idées qui permettront, comme le formule le cabinet du ministre Sébastien Proulx, «de concevoir l’école de demain et de favoriser ainsi la réussite éducative des jeunes»? 

Bien sûr, un regard externe est parfois utile. Mais dans ce cas-ci, le milieu de l’éducation et ceux qui conçoivent les écoles connaissent déjà les ingrédients pour faire du beau, du bon et du durable. Le trio le constate d’ailleurs après avoir visité une trentaine d’écoles. Les bons coups et les bonnes pratiques ne sont pas suffisamment diffusés? Cela peut se corriger à moindres frais. 

Pour ce qui est de la réussite éducative des enfants, il est illusoire de penser qu’une meilleure fenestration, qu’un toit vert, qu’un plus grand gymnase et que des menus santé à la cafétéria augmenteront par magie les taux de réussite et dissiperont les difficultés des élèves. D’autres variables sont beaucoup plus cruciales.

L’environnement physique et l’alimentation ne sont pas les leviers les plus importants de la réussite scolaire, note Égide Royer, professeur à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval. Pour lui, le projet Lab-école est empreint de naïveté.

Il est aussi marqué d’une incertitude. Des élections générales se dérouleront avant que les cinq écoles issues du laboratoire Larrivée-Thibault-Lavoie apparaissent en 2021. Un autre ministre de l’Éducation pourrait bien avoir d’autres plans et d’autres priorités. 

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Le Trou a-t-il vendu son âme au diable?

La nouvelle a surpris pas mal tout le monde. Et elle est venue égratigner le sentiment de fierté que beaucoup éprouvent envers ce fleuron régional, qui a fait connaître et rayonner Shawinigan au cours des douze dernières années. La microbrasserie Le Trou du Diable passe aux mains de Molson Coors et se retrouve dans le giron de Six Pints, la division de produits spécialisés de la multinationale.

D’un point de vue strictement orienté sur les affaires, c’est une bonne nouvelle. Pour les propriétaires du Trou du Diable, pour les employés, pour la pérennité de la marque, pour le maintien d’activités à Shawinigan et pour la conquête de nouveaux marchés.

Mais d’un point de vue émotif ou gustatif, la nouvelle passe pour mauvaise. Certains y voient même une catastrophe et anticipent déjà avec effroi déjà que certaines de leurs marques favorites goûtent la Coors d’ici quelques années.

Certains zythophiles (amateurs de bière) vous le diront: ils ont l’impression que certaines bières de microbrasseries achetées par Molson Coors via Six Pints ont été dénaturées. L’aspect artisanal et la science brassicole se fondent dans un processus de fabrication et de distribution à grande échelle.

Mais ce n’est probablement qu’une impression. Parce que les gars du Trou du Diable ne sont pas des idiots, ils ont pris une décision d’affaires en obtenant de l’acquéreur certaines garanties, notamment le maintien d’opérations à la shop du Trou du Diable de la rue de la Station. Une centaine d’employés y travaillent et à court terme, on ne semble pas inquiet pour eux.

Les propriétaires du Trou du Diable ont accepté de rester en poste comme gestionnaires et comme maître brasseur. Ils superviseront notamment la fabrication, la vente et la distribution des produits pour une période indéterminée. 

Victimes de leur succès avec, notamment, une liste interminable de prix remportés à l’échelle internationale par les bières du TDD, Isaac Tremblay, Luc Bellerive, André Trudel et Franck Chaumanet étaient arrivés à la croisée des chemins. La croissance soutenue engendrée par l’agrandissement de la brasserie et l’aménagement de l’usine de l’avenue de la Station, en 2013, était devenue difficile à gérer. 

Au cours des quatre dernières années, la production a triplé – on devrait atteindre 17 000 hectolitres cette année – et les gars ont voulu trouver le soutien nécessaire pour avancer et pour soutenir la demande pour leurs produits. Quand des entrepreneurs constatent avec lucidité que leur fleuron arrive au bout de sa capacité de production et de sa capacité de distribution, qu’ils réalisent que les investissements nécessaires pour surmonter de tels défis sont trop considérables, il faut saluer leur décision.

Molson Coors semblait tout désigné pour aller de l’avant. Qu’on ne s’y méprenne pas: le géant brassicole y trouve aussi son compte. Les grands brasseurs doivent s’adapter aux tendances du marché, aux goûts des consommateurs. La popularité grandissante des microbrasseries est une de ces réalités. En mettant la main sur certains des joueurs les plus en vue sur le marché des micros, Molson Coors tente d’aller chercher une clientèle qui lui échappait.

Avec cette association, Le Trou du Diable pourra voir ses bières prendre d’assaut de nouveaux marchés et être distribuées là où Molson règne en maître. 

Quand on y pense, même si la transaction vient écorcher le sentiment d’appartenance très fort que la microbrasserie a su développer, elle constitue aussi un bel exemple de réussite made in Shawinigan.

Il faudra maintenant voir ce qui restera de cette «saveur locale» après l’intégration dans les activités de Six Pints. Le Trou du Diable a toujours été un modèle de créativité, une image de marque, une fierté pour la région. Molson et Six Pints ont été rassurants à ce propos.

Non, il n’y a pas lieu de croire que l’entreprise a vendu son âme à celui dont elle honore le trou.

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Voir sa maison brûler, au ralenti

ÉDITORIAL / Un violent incendie peut détruire une maison en l’espace de quelques minutes seulement. On n’hésite alors pas à prendre les moyens qu’il faut. Mais si l’incendie est étalé sur plus d’un siècle? Comment — et quand — réalise-t-on l’urgence?

Notre maison brûle, mais à ce rythme centenaire, en a-t-on suffisamment conscience? 

La semaine dernière, le plus important programme de recherche des États-Unis sur les changements climatiques, le US Global Change Research Program (USGCRP), a publié la quatrième édition du Climate Science Special Report (CSSR), qui représente l’état le plus fiable de la science à ce jour. C’est la seule façon pour nous de prendre conscience de la gravité d’un phénomène presque impossible à cerner autrement, à cause de son ampleur et de sa lenteur, à l’échelle d’une vie humaine.

La cause ne fait aucun doute. Le réchauffement observé depuis un siècle est dû à l’activité humaine. «Il n’existe aucune autre explication convaincante qui soit soutenue par les preuves observées», conclut le rapport. Le niveau des océans a augmenté de 20 cm depuis 1900, dont 8 cm au cours des 25 dernières années seulement. Et d’ici la fin du siècle, il s’ajouterait entre 30 et jusqu’à 1,20 m additionnels, dans le pire scénario. 

Les températures ont déjà augmenté de 1°C depuis 1900, et pour espérer atteindre l’objectif fixé en 2015 à Paris de limiter cette hausse à 2°C pour 2100, il faut ramener la valeur nette de nos émissions à zéro avant cette date. Les engagements annoncés jusqu’ici, qui sont rarement atteints, n’y suffiront pas. 

Les changements climatiques ne sont pas un problème du futur, a rappelé un chercheur de la NASA qui a participé au rapport. C’est notre problème, aujourd’hui. Il reste à peine 20 ans pour renverser la vapeur. Il y a déjà plus de 550 GtC (gigatonnes de CO2) dans l’atmosphère. Il ne faut pas dépasser 800 GtC pour limiter la hausse des températures à 2°C. Au rythme actuel, environ 10 GtC par an, nous aurons dépassé l’objectif de 2100 vers 2040, soit 60 ans avant l’échéance...

Et rappelez-vous, les engagements déjà sur la table ne suffiront pas à la tâche. 

Pour utiliser de nouveau notre analogie, non seulement il n’y a pas assez de pompiers pour éteindre le feu, mais à la vitesse à laquelle ils se déplacent en plus, ils n’arriveront jamais à temps. 

La concentration de CO2 dans l’atmosphère, à 400 parties par millions (PPM), est la plus élevée depuis 3 millions d’années. Et cela fait au moins 50 millions d’années que la planète n’a pas connu un niveau d’émissions annuelles aussi élevé que le nôtre. 

Toutes ces données, analysées, détaillées dans le rapport du USGCRP, sont ignorées par le gouvernement même qui finance cet effort gigantesque de recherche. Le président des États-Unis, son ambassadrice au Canada, le responsable de l’Agence de protection de l’environnement, ne sont que des aveugles au volant du camion à incendie. 

Washington s’est retiré de l’Accord de Paris, le seul pays au monde à le faire, tout comme le Canada s’était retiré du protocole de Kyoto sous Stephen Harper. Le gouvernement Trudeau a lui-même déjà lancé la serviette sur les objectifs pourtant modestes du précédent gouvernement pour 2020, disant vouloir cibler 2030. Entre-temps, les émissions canadiennes continuent d’augmenter, déplore la commissaire à l’environnement et au développement durable. Nous devons demander plus, et plus rapidement. 

Éditorial

La victoire a cent pères

ÉDITORIAL / C’est fou le nombre d’explications à la victoire de Valérie Plante à la tête de la ville de Montréal. Vague rose, rejet de la vieille classe politique et de l’arrogance, déroute du boys club, montée de la gauche, écoute des citoyens, vent de changement, sourire et positivisme. La ministre de la Condition féminine, Hélène David, voit même un lien entre l’élection de dimanche et la vague de dénonciations pour inconduites sexuelles. Laquelle de ces explications va tenir la route et marquer un véritable tournant?

L’élection d’une femme à la tête de Montréal, 375 ans après l’arrivée de Jeanne Mance, est évidemment réjouissante. D’autant plus que Mme Plante sera accompagnée de bien d’autres femmes pour accomplir son mandat et que d’autres candidates (plus de 200) ont été élues mairesses à travers le Québec. Il était plus que temps.

Est-ce le signe que le plafond de verre est brisé une fois pour toutes, que la parité homme-femme en politique, qu’importe le palier de gouvernement, est assurée pour l’avenir?

Pauline Marois a été la première femme à devenir première ministre du Québec. Dix-huit mois plus tard, elle n’était même pas réélue dans sa circonscription. À part Manon Massé qui est co-porte-parole de Québec solidaire, aucune femme ne dirige un parti politique sur la scène provinciale au Québec.

La parité homme-femme en politique connaît aussi l’effet yoyo. Jean Charest avait réussi à former un tel conseil des ministres tout en confiant de gros portefeuilles et de lourdes responsabilités aux femmes. L’exemple n’a pas été très suivi.

La teinte rose va-t-elle résister? Il est prudent de garder en tête le rapport publié la semaine dernière par le Forum économique mondial sur la parité entre les hommes et les femmes dans 144 pays. Après dix ans de progrès lents mais constants, les inégalités entre les sexes se creusent à nouveau. Y compris au Canada, au pays de Justin Trudeau.

L’arrivée des moins de quarante ans au pouvoir va nous prémunir des retours en arrière? Le temps le dira. Moins de «mononcles» en politique vont faire que les préoccupations des jeunes seront davantage entendues? Cela aussi reste à vérifier.

Aux élections provinciales de 2018, le poids électoral de trois générations- boomers, X et Y- sera le même, a noté le professeur François Gélineau. Il ne suffit plus de séduire les baby-boomers. Il faut également convaincre les jeunes d’aller voter.

Être jeune et présent dans les médias sociaux ne garantit pas un succès automatique dans les urnes. Prenons le cas de Gabriel Nadeau-Dubois. Son arrivée à Québec solidaire a entraîné une hausse des membres du parti. En juin, GND affirmait que Québec solidaire était aux portes du pouvoir. Ce n’est toutefois pas ce qu’indiquent les sondages. La formation politique obtient 12 % des intentions de vote. 

Ce n’est pas non plus parce qu’un candidat joue, en campagne électorale, la carte de la transparence, du positivisme, de l’authenticité et qu’il se dit à l’écoute les citoyens qu’il en sera ainsi tout au long de son mandat s’il est élu.

Par exemple, Stephen Harper, Philippe Couillard et Justin Trudeau ont tous promis plus de transparence. Et pourtant, en cours de mandat, cette transparence est apparue à géométrie variable. L’arrogance a aussi tendance à se manifester après quelques années au pouvoir. 

Est-ce que Valérie Plante sera différente, est-ce qu’elle va être l’incarnation du changement tant souhaité par plusieurs citoyens? «Nous avons fait une campagne historique. Nous avons démontré qu’il ne fallait pas tenir les Montréal pour acquis», a-t-elle déclaré dimanche soir. 

Le mot historique est souvent galvaudé en politique. Quelques mois aux commandes et un premier mandat diront rapidement si cette fois-ci, l’adjectif historique avait tout son sens.