Éditoriaux

Un semblant de sécurité

ÉDITORIAL / Même si Alexandre Bissonnette se retrouve en prison à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle avant 150 ans pour les actes odieux commis à la mosquée de Québec, le Canada ne sera pas immunisé contre les tueries. Des détraqués ne seront pas dissuadés pour autant de s’attaquer à des innocents pour un moment de gloire, et les préjugés et la haine dont est malheureusement victime la communauté musulmane ne se dissiperont pas plus rapidement si le meurtrier écope de 150 ans. L’effet dissuasif d’une peine record a des limites. Gare aux semblants de sécurité.

Il appartient au juge François Huot de déterminer quelle peine mérite Alexandre Bissonnette qui a tué six personnes en plus de blesser et bouleverser la vie de dizaines d’autres. La tâche du juge est très exigeante et fort délicate.

Où est le juste milieu pour l’auteur du carnage à la mosquée? Ce qu’il a fait est indéniablement horrible. Mais comment éviter de revenir à la loi du talion? Comment concilier les droits des uns et des autres?

Bissonnette est condamné à la prison à perpétuité. Il ne retrouvera jamais une liberté complète, il sera jusqu’à son dernier souffle sous le joug de l’autorité du service correctionnel, ont rappelé ses avocats. Faut-il le priver de tout espoir de libération conditionnelle ou rendre celle-ci possible dans 25 ans ou un peu plus, si bien sûr son état mental et son comportement ne représentent pas un risque pour la société?

«Toutes les familles des victimes veulent une peine exemplaire, le maximum que la loi permet», a signalé l’ex-président du Centre culturel islamique de Québec, Mohamed Labidi. 

Faut-il vraiment se rendre à 150 ans — soit l’addition de six périodes de 25 ans pour les six victimes de la tuerie- pour que la peine soit exemplaire? 

Le procureur de la Couronne a soutenu que la tuerie à la mosquée est «un œil au beurre noir, une cicatrice sur les valeurs protégées par notre société». Il a raison.

Par ailleurs, que le Canada, qui a aboli la peine de mort en 1976, se retrouve depuis 2011 avec un code criminel qui permet qu’une personne coupable de meurtre multiples soit emprisonné sans possibilité de libération conditionnelle non plus après 25 ans, mais 50, 75, 100, 125 voir 150 ans d’incarcération est également un œil au beurre noir et une cicatrice sur les valeurs de la société canadienne qui avait jusqu’en 2011 misé sur la réhabilitation et la réinsertion sociale des délinquants. 

En adoptant la Loi protégeant les Canadiens en mettant fin aux peines à rabais en cas de meurtres multiples, le gouvernement conservateur de Stephen Harper s’est inspiré des États-Unis-comme si ce pays pouvait être un exemple à suivre en matière de lutte à la criminalité et aux tueries de masse- plutôt que de recourir à des correctifs moins draconiens. 

Les avocats et le père de Bissonnette parlaient cette semaine d’une peine de mort «par incarcération», de «populisme pénal», de peine de mort déguisée qui éteint la moindre lueur d’espoir qui est la source de la vie. Dans une entrevue accordée au Devoir en mars dernier, le criminaliste Jean-Claude Hébert utilisait pour sa part l’expression «peine de mort à petit feu». 

Est-ce vraiment ce type de justice que veulent les Canadiens?

Depuis 1976, le taux d’homicide a diminué au Canada sans recours à la peine de mort et sans imposer des peines cumulatives qui dépassent l’espérance de vie des prisonniers. 

Les politiciens font des gains politiques en durcissant le ton et en se présentant comme les grands défenseurs de l’ordre même quand celui-ci n’est pas menacé. Mais que gagne la société canadienne avec ce changement d’approche, avec ce durcissement? Sans minimiser les gestes odieux des meurtriers, il faut se poser la question.

Éditoriaux

Pour une centaine de mètres

ÉDITORIAL / Le conseiller indépendant Jonatan Julien, a tiré une sonnette d’alarme, lundi, quand il nous a appris qu’à titre de responsable des finances et des infrastructures, voilà quelques semaines à peine, il n’avait jamais entendu parler du projet de passerelle cyclable dans le Vieux-Port, qui pourrait frôler les 10 millions $.

La genèse d’un tel projet est toujours révélatrice, surtout à Québec où le maire Régis Labeaume se laisse parfois emporter par un excès d’enthousiasme. Rappelons-nous du miroir d’eau, du carrousel de Monsieur Caramel, du coffre-fort virtuel, et des silos à granules de bois. Autant de projets venus de nulle part qui n’avaient pas un ancrage solide dans le concret. 

Tout ce que nous savons de la passerelle, c’est qu’elle fait le bonheur du maire et le patron de l’administration portuaire de Québec, Mario Girard. Ce n’est pas mauvais signe en soi, mais c’est loin d’être suffisant pour se lancer dans la construction d’une structure qui va s’élever au beau milieu d’un des sites patrimoniaux les plus fréquentés de la ville. 

Qui a eu cette idée, comment a-t-elle été étudiée, et par qui? Est-ce une lubie de l’administration ou le résultat d’une démarche documentée? Il faudrait un peu plus de chair autour de cet os, sur les conséquences, les coûts et les justifications. Ce ne serait pas la première fois qu’on aménage une structure à cet endroit, pour réaliser trop tard qu’on a commis une bévue. Il vaut la peine de prendre les moyens, cette fois, pour ne pas répéter cette erreur à nouveau.

L’autre question que soulève M. Julien est aussi pertinente : comment peut-on investir dans ce seul projet autant que le budget total, sur trois ans, de la Vision des déplacements à vélo de l’administration municipale? Et ceci pour un projet qui n’y figurait nulle part. 

La cohabitation vélo-piétons-croisières, dans un goulot d’étranglement qui sert aussi de dévidoir à la traverse Québec-Lévis, n’est pas un mince problème pour la Ville. Surtout pour le tronçon cyclable le plus fréquenté, avec des pointes jusqu’à 4000 cyclistes par jour. 

Le casse-tête est pourtant simple en apparence. Il se résume à un corridor d’à peu près 170 mètres, sur le boulevard Dalhousie, entre la Place des Canotiers et la rue Quai Saint-André, où l’ajout d’une voie cyclable signifie l’élimination d’une des quatre voies de circulation automobile. S’il y avait moyen de faire l’un sans abandonner l’autre, personne ne parlerait de passerelle. 

Mais rien n’est simple dans le Vieux-Québec, et on peut comprendre le maire Labeaume de s’enticher d’une solution qui lui évite d’affronter le mécontentement des automobilistes. Mais vaut-elle le prix qu’elle va nous coûter? Et va-t-elle livrer les résultats attendus? Les cyclistes «utilitaires» continueront certainement d’utiliser les artères du Vieux-Québec pour leurs déplacements. 

Jean-François Gosselin, chef de Québec 21, proposait mercredi de séparer piétons et cyclistes par un muret sur la voie actuelle, qui longe le fleuve. C’est probablement réalisable en temps normal, mais lorsque les navires de croisières sont à quai, les mesures de sécurité exigent de dégager l’espace, ce qui laisse un corridor de plus en plus étroit où véhicules de service, piétons et cyclistes finissent par se marcher sur les pieds. 

Peut-on aménager le site pour dégager l’espace nécessaire à une telle solution? La question mérite d’être étudiée sérieusement. Il ne suffit pas pour la Ville d’affirmer qu’on a examiné cette option. Elle doit en faire la démonstration. 

Éditorial

Gratuité scolaire: parlons-en

ÉDITORIAL / Moins de frais pour les parents. Moins de sorties scolaires et d’activités culturelles pour les élèves. Québec ne peut plus faire l’économie d’un débat sur la gratuité scolaire. Les politiciens en campagne électorale non plus. Le problème traîne depuis trop longtemps. Des enfants écopent, en particulier ceux de milieux défavorisés.

Il est possible de faire un parallèle entre les frais chargés dans les écoles publiques et les frais accessoires réclamés aux patients dans des cliniques jusqu’en 2017. 

Dans les deux cas, les gouvernements, tous partis confondus, ont ignoré ou minimisé pendant des années des pratiques qui allaient à l’encontre du principe de gratuité prévu à la Loi sur l’instruction publique ou la Loi canadienne sur la santé.

Et pour cause. Les millions de dollars que les parents ou les patients paient pour des services qui devraient être gratuits, sont autant de millions de dollars que les gouvernements n’ont pas à mettre dans les réseaux. Les ministres peuvent ainsi compresser les dépenses, investir ailleurs ou dire qu’ils n’augmentent pas les taxes et les impôts.

Il a fallu maintes dénonciations, des recours devant les tribunaux et la menace qu’Ottawa coupe dans les transferts en santé pour que Québec abolisse les frais accessoires. 

En éducation, un recours collectif intenté contre des commissions scolaires pour frais illégaux semble avoir provoqué le même électrochoc et forcé le gouvernement à mettre fin à son aveuglement volontaire. 

Après l’entente convenue entre les parents plaignants et les commissions scolaires — celles-ci rembourseront 153 millions $ — le ministre Sébastien Proulx a émis le 7 juin une directive pour guider les directions dans l’application de la Loi sur l’instruction publique. Mais, le problème subsiste.

Même si le ministre promet que les commissions scolaires auront les fonds nécessaires à la rentrée, certaines annulent des activités craignant de se faire taper sur les doigts par le ministère ou de se retrouver encore avec une poursuite si elles facturent. 

Le Réseau indépendant des diffuseurs d’évènements artistiques unis (RIDEAU) estimait mercredi qu’entre 7000 et 8000 annulations ont été enregistrées ces derniers mois, surtout depuis juin. Des enfants seront donc privés d’une visite au musée, à un salon du livre ou au théâtre parce que leur école calcule qu’elle ne peut placer une telle activité au calendrier sans réclamer une contribution aux parents. 

Ce sont les enfants de milieux pauvres qui risquent d’en souffrir le plus. Pour eux, c’est souvent l’école qui leur permet un accès à un univers et à des connaissances qui autrement resteraient hors de portée.

L’égalité des chances passe par l’école. Celle-ci atténue les écarts, permet de combler ce que le milieu familial ne peut fournir soit par manque de moyens financiers ou de champs d’intérêts. Encore faut-il que les écoles publiques disposent de budgets suffisants et qu’elles n’aient pas à se tourner constamment vers les parents pour financer des services éducatifs, des manuels ou du matériel didactique. Encore faut-il que des enfants ne soient pas exclus de programmes (éducation internationale, sports, arts ou langues-études) parce que leurs parents sont incapables d’assumer la facture qui ne se limite pas à des frais d’inscription ou d’ouverture de dossier.

M. Proulx sait qu’il faut aller plus loin que sa directive. Si son gouvernement est réélu, il déposera un livre vert et une loi sur l’instruction publique actualisée. «L’école du 21e siècle doit demeurer accessible et équitable pour tous».

Tous les partis politiques doivent se positionner. Un chèque à tous à la rentrée et une baisse de taxes scolaires ne règlent pas tout.

Éditorial

Climat: il faut un autre plan de match

ÉDITORIAL / Le Québec est-il en bonne voie d’atteindre les objectifs qu’il se fixe en matière de lutte aux changements climatiques? Les mesures prévues seront-elles suffisantes pour produire les réductions de GES auxquelles le gouvernement s’est engagé?

Il semble que non, dans l’état actuel des choses. 

Le Plan d’action 2013-2020 sur les changements climatiques (PACC), fixe comme objectif de ramener, d’ici 2020, les émissions de gaz à effet de serre (GES) à 20 % de moins que le niveau de 1990. 

Il reste moins de deux ans, et nous n’avons atteint que la moitié de cet objectif, soit 9 % de réduction seulement, avait indiqué la ministre du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Isabelle Melançon, dans son bilan de mi-parcours, un peu plus tôt cette année. 

Les efforts de réduction déjà prévus permettraient uniquement de stabiliser les émissions au niveau actuel. Québec prévoit intensifier ses efforts, d’une part, et combler les retards, par rapport à la cible, avec des achats de crédit de carbone.

Le plus inquiétant, c’est que cela ne surprendra probablement personne. Malgré les discours, les promesses, il y a encore beaucoup trop de complaisance et trop d’insouciance dans notre approche. Avec le prochain rendez-vous électoral, il serait tentant de diriger les récriminations vers le parti qui exerce le pouvoir depuis 2003, presque sans interruption. Mais si nous voulons vraiment que les choses changent, et que la bonne volonté débouche sur des actions mesurables, prévisibles, il faut extirper cet enjeu de la politique partisane et s’interroger sur notre modèle de gouvernance, pour se donner collectivement les moyens de nos ambitions. 

Un groupe d’universitaires québécois s’est donné comme missions de proposer un nouveau modèle de gouvernance environnementale. Leur initiative «Le climat, l’État et nous» a débouché sur une demande commune pour «repenser l’ensemble des institutions et des actions gouvernementales dès la prochaine législature». 

L’action du Québec se déploie présentement sur plusieurs fronts, à travers plusieurs organismes, stratégies, et politiques de plusieurs ministères. Le groupe d’universitaires n’est pas le seul à réclamer une meilleure intégration de tous ces efforts, et de les placer à un plus haut niveau de l’échelon politique, au-dessus du ministère du Développement durable. 

Le Comité-conseil sur les changements climatiques, qui réunit des experts pour conseiller le gouvernement sur ces questions, a publié ses recommandations à la suite du bilan de mi-parcours du PACC. Il demande que le prochain Plan d’Action soit plutôt remplacé par une stratégie gouvernementale globale, car selon les experts «la lutte aux changements climatiques doit devenir une responsabilité de l’État dans son ensemble». 

La Grande-Bretagne a mis en place un système de gouvernance qui est cité en exemple à travers le monde. Le «Committee on Climate Change» britannique dispose de pouvoirs et de moyens plus importants. Il a un rôle décisif dans l’établissement des cibles de réduction des GES et dans le choix des moyens pour y parvenir. 

La lutte aux changements climatiques ne peut pas relever du seul ministère de l’Environnement, car celui-ci n’a aucune autorité sur les autres ministères. Elle doit donc être coordonnée à partir du sommet, et la campagne électorale nous offre l’occasion de passer à cette nouvelle étape. 

Éditorial

Les États sans cœur

ÉDITORIAL / Il existait déjà une multitude de raisons pour se désoler et dénoncer les méthodes de Donald Trump. La façon dont il traite les familles de migrants en imposant une séparation des parents et des enfants est cependant la plus ignoble et la plus indigne des États-Unis.

Lorsque des républicains, Melania Trump, l’épouse du président, et une ancienne première dame, Laura Bush, jugent nécessaire d’exprimer à leur tour leur malaise et leur désaccord à ce que les États-Unis divisent les familles de migrants interceptées à la frontière du Mexique, le président républicain doit se raviser. Faire preuve d’humanisme, se mettre dans la peau des parents qui ont fui la violence du Honduras, du Salvador, du Guatemala avec leurs enfants. Cesser d’appliquer rigoureusement et bêtement, comme c’est le cas depuis mai, la politique de tolérance zéro en matière d’immigration illégale.

S’il persiste, c’est la démonstration que Donald Trump est assez égocentrique, assez machiavélique, assez insensible pour utiliser les enfants de migrants comme outil de négociation pour forcer les démocrates à aller dans la direction qu’il souhaite en matière d’immigration et réussir à faire financer son fameux mur qui devrait rendre le pays plus sécuritaire. La preuve que son programme politique passe avant le bien-être d’enfants innocents et que les riches États-Unis ne sont plus une terre d’accueil. 

Au début du mois, l’Organisation des Nations Unies a exhorté les États-Unis à cesser de séparer les enfants de leurs parents arrêtés après avoir passé clandestinement la frontière avec le Mexique. En vain.

Lundi, l’ONU est revenue à la charge. Elle juge la pratique américaine inadmissible et cruelle. Le haut-commissaire de l’ONU aux droits de l’homme appelle les États-Unis à la stopper immédiatement et à ratifier la convention relative aux droits des enfants.

Qu’a trouvé à faire Donald Trump? Rédiger un «tweet» pour donner une leçon à la chancelière allemande Angela Merkel qui a, selon lui, mal géré la question migratoire. «Le peuple allemand est en train de se retourner contre ses dirigeants alors que l’immigration secoue la coalition déjà fragile de Berlin. La criminalité en Allemagne est très en hausse. Grosse erreur dans toute l’Europe que de laisser entrer des millions de personnes qui ont si fortement et violemment changé leur culture.»

Une façon pour Trump de dire aux Américains et aux organisations civiles que l’approche de leur pays a peut-être des failles, mais qu’elle les préserve d’un plus grand fléau. Le président se demandait d’ailleurs lundi pourquoi personne ne dénonce les meurtres et les crimes commis par les «gangsters» qui entrent illégalement aux États-Unis. Il a pris soin également de préciser qu’il ne laissera pas son pays devenir un «camp pour migrants» et un «centre de rétention pour réfugiés».

Qui croit vraiment le président lorsqu’il se dit attristé par le sort réservé aux migrants et à leurs enfants? Il ne les voit pas, il est indifférent à ces migrants criminalisés et détenus dans des prisons, à leurs enfants de tous les âges placés dans des enclos grillagés, hébergés dans d’anciens Walmart, traumatisés d’être privés de leurs parents dans un pays inconnu.

Selon le procureur général Jeff Sessions, ce sont les parents qu’il faudrait blâmer. «Nous ne pouvons pas et n’allons pas encourager les gens à amener des enfants en leur donnant une vaste immunité face à nos lois». Quelle insensibilité et quelle démagogie.

Ce n’est pas un crime de fuir la violence, de préférer l’exil et de vouloir offrir un milieu de vie plus sécuritaire et plus harmonieux à ses enfants. Avoir du cœur et faire respecter ses lois et ses frontières n’est pas incompatible.

Éditorial

Peur, espoir et authenticité

ÉDITORIAL / La peur et l’espoir. La souveraineté du Québec n’est pas un enjeu des prochaines élections, mais les politiciens continuent néanmoins de tirer sur les mêmes ficelles qui ont animé les campagnes électorales des dernières décennies.

Auparavant, c’est la menace d’un référendum qui pouvait perturber le Québec, freiner son développement économique et hypothéquer la qualité de vie des Québécois.

Cette année, le Parti québécois ne représente pas jusqu’à maintenant une menace si les résultats des derniers sondages se transposent dans les urnes. Néanmoins, les libéraux ressortent encore l’épouvantail de la peur.

Cette fois, pour dissuader les Québécois d’élire un gouvernement caquiste pour assouvir leur soif de changement. «L’instabilité économique est à nos portes», a prévenu vendredi le premier ministre Philippe Couillard,  à cause des décisions protectionnistes de Donald Trump.

Même si l’économie québécoise tourne à plein régime et que les finances publiques sont assainies, le chef libéral incite les électeurs à ne pas prendre de risque. «C’est fragile tout ça. Regardez l’environnement économique en Amérique du Nord et dans le monde actuellement».

Si par miracle le PQ réussit à susciter un intérêt chez les électeurs — le chef péquiste Jean-François Lisée rappelait vendredi que Justin Trudeau avait lui aussi débuté au troisième rang lors de la campagne électorale fédérale de 2015 — les libéraux ajusteront leur scénario catastrophe.

Or, le risque pour les Québécois ne vient pas seulement de l’extérieur, mais également des politiciens qui pourraient se lancer dans des promesses irréfléchies et coûteuses pour séduire l’électorat, laissant le prochain gouvernement avec peu de marge de manœuvre s’il devait venir au secours d’une économie chancelante.

L’Institut du Québec a indiqué cette semaine que les finances publiques sont en ordre, mais qu’elles demeurent vulnérables. Si une récession moyenne se dessine comme en 2008, Québec devra à nouveau compresser ses dépenses ou augmenter le fardeau fiscal, estime-t-il. D’où son appel à ne pas piger sans compter dans les surplus.

Depuis des semaines, le gouvernement Couillard répète que la croissance de l’économie et l’assainissement des finances publiques rendent maintenant tout possible. Les annonces d’investissements se succèdent et la campagne électorale n’est pas encore officiellement commencée. La surenchère électorale guette. Même si les électeurs expriment un fort désir de changement, ils ne doivent pas perdre leur calculette de vue.

Philippe Couillard tentera au cours des prochains mois de convaincre les Québécois que lui et son équipe incarnent à la fois la continuité et le renouveau. Tout un défi après 15 années de règne libéral interrompu pendant seulement 18 mois par un gouvernement péquiste.

François Legault quant à lui, après s’être présenté en 2014 comme l’homme du grand ménage, joue cette fois la carte de l’espoir. Il veut faire rêver le Québec.

M. Legault dit que son plan est très clair dans sa tête. En attendant qu’il le dévoile, on peut toutefois s’interroger sur comment un gouvernement de la CAQ pourrait remettre de l’argent dans les poches des contribuables, se priver de 700 millions$ de taxes scolaires tout en promettant plus de services pour les enfants en difficulté dans les écoles, de meilleurs salaires pour les enseignants et des classes de maternelle 4 ans partout au Québec. Les libéraux évaluent cette dernière promesse à 2,7 milliards$.

«Ne regardez pas juste la couverture, lisez le chapitre», a suggéré vendredi le péquiste Jean-François Lisée. Un conseil qui s’applique à toutes les formations politiques.

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Clique et éthique

ÉDITORIAL / Est-ce vraiment parce qu’ils sont épris de justice ou parce qu’ils craignent le député Pierre Paradis que les libéraux ont voté contre le rapport de la commissaire à l’éthique et à la déontologie imposant au député de Brome-Missisquoi une pénalité de 25 000 $ pour avoir utilisé son allocation de logement au profit de sa fille et de son gendre?

«La clique avant l’éthique». «L’éthique à la carte». «Absence de boussole éthique». Les adversaires politiques utiliseront abondamment ces formules d’ici le 1er octobre. Avec raison. Ce n’est guère rassurant de voir qu’un gouvernement peut repousser du revers de la main un rapport d’enquête et mettre à mal une institution dirigée par une personne nommée par les deux tiers des membres de l’Assemblée nationale.

Il faut avoir de bonnes raisons pour accepter de traîner un tel boulet en campagne électorale et s’opposer à la commissaire à une période où la population est fort sensible aux questions éthiques et au bon usage des fonds publics.

Le premier ministre Couillard et le leader parlementaire Jean-Marc Fournier plaident qu’approuver le rapport de Me Ariane Mignolet aurait pu entraîner une injustice pour le député Paradis. Ils rejoignent celui-ci dans sa défense. «Il y aurait une profonde injustice à ce que M. Paradis soit le seul député qui fasse les frais d’une réforme discrétionnaire, de nature révisionniste et à portée rétroactive, de la part de la commissaire quant à son allocation de logement».

Le prix pour éviter une injustice à M. Paradis, député depuis 1980, risque d’être élevé pour le Parti libéral. MM. Couillard et Fournier ont beau dire qu’ils votent contre un rapport et son contenu et non contre la commissaire et l’institution, ce n’est pas ce que retiendront bon nombre de citoyens.

Ils retiendront plutôt que les libéraux ont demandé un avis juridique externe — du jamais vu —, qu’ils n’ont formulé aucune demande d’éclaircissement ou de précision à la commissaire, que majoritaires, ils ont voté contre la recommandation de sanction et que le député peut conserver les 25 000 $ que la commissaire réclamait.

Certains constateront de plus que les élus se gargarisent du mot éthique, à condition qu’aucune sanction n’accompagne les écarts et les manquements. Mme Mignolet note d’ailleurs que le processus d’enquête et l’intégrité du commissaire ont été mis en cause dans les deux cas où des enquêtes ont mené à des recommandations de sanction.

Pourquoi le gouvernement Couillard prête-t-il ainsi le flanc à la critique à quelques mois du scrutin?

Certes, les parlementaires doivent apprivoiser le code de conduite mis en place il y a huit ans. La commissaire doit également apprivoiser son rôle et les parlementaires doivent accepter que son style soit différent de celui de son prédécesseur. La commissaire invite le bureau de l’Assemblée nationale à arrimer ses règles au code d’éthique et de déontologie. Les élus ont le devoir de le faire sans fragiliser une institution.

«Donc, il vaut mieux mettre à mal une institution importante pour notre démocratie que de se mettre à dos le député de Brome-Missisquoi, et qui sait ce qu’il pourrait nous raconter», a lancé jeudi le député péquiste Pascal Bérubé.

Dans sa réplique à la commissaire, Pierre Paradis note que «ceci n’est pas, malgré ce qu’on veut faire croire, qu’une simple histoire de logement». Il réclame une enquête pour déterminer si son rôle en tant que ministre de l’Agriculture a pu être compromis de mauvaise foi et si son exclusion du cabinet a pu servir des fins politiques. Il se dissocie aussi du leadership actuel du Parti libéral.

L’équipe de Philippe Couillard doit espérer qu’après avoir rejeté le rapport de la commissaire et lui avoir évité de débourser 25 000 $, M. Paradis sera bien tranquille et bien discret.

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Le doute a la vie dure

ÉDITORIAL / La Vérificatrice générale du Québec, Guylaine Leclerc, a présenté hier le rapport produit à la demande du gouvernement, qui conclut que les allégations de collusion et de corruption faites par la lanceuse d’alerte Annie Trudel, relativement au processus d’accréditation des entreprises par l’Autorité des marchés financiers (AMF), ne sont pas fondées.

La démonstration est laborieuse, il est plus facile de prouver l’existence d’une telle chose que de démontrer le contraire. Et il est relativement facile de semer le doute, dans l’esprit des gens, lorsqu’il s’agit de collusion. Le travail de l’équipe du VG n’a pas été facilité par le peu de collaboration de la principale intéressée, qui a refusé d’identifier les entreprises qui auraient été forcées d’utiliser une firme de consultants — ou d’identifier la firme en question —afin d’obtenir l’autorisation convoitée de l’Autorité, selon le rapport publié hier. 

Il reste que le Vérificateur a déployé des moyens considérables à la recherche d’indices qui démontreraient que le système est biaisé en faveur de certains consultants. La distribution des mandats entre ces firmes ne confirme pas cette thèse, ni le questionnaire auquel ont répondu quelque 70 entreprises qui ont eu à transiger avec l’AMF. 

Puisque Mme Trudel refuse de donner plus de substance à ses allégations, il faut s’en remettre au travail de la vérificatrice, qui est allée au bout des outils dont elle disposait. Rien ne justifiait de déployer des moyens plus importants pour faire la lumière sur des allégations aussi imprécises. 

Mais l’équipe de Mme Leclerc a poussé son examen plus loin, et elle pointe des lacunes importantes dans la vérification des dossiers par l’Unité permanente anticorruption (UPAC), avec des exemples qui soulèvent des questions. 

Le rapport cite, sans la nommer, le cas d’une personne visée par des allégations «sérieuses et répétées» de la Commission Charbonneau, à qui l’AMF avait refusé, en 2013 et 2014, d’accorder l’autorisation de contracter avec l’État. Mais «peu de temps après» ce permis était accordé à une autre entreprise, sans employé et sans aucun actif, appartenant à un membre de sa famille. Ensuite, tous les employés de la première entreprise ont été transférés dans la nouvelle coquille. L’entreprise en question détient encore aujourd’hui son autorisation, malgré un avis défavorable du commissaire associé de l’UPAC, en mars dernier. 

La vérificatrice donne des exemples de «traitement particulier» dont a bénéficié une entreprise, d’un avis favorable octroyé sans vérification à une entreprise ayant participé à un important cartel, voilà plus de cinq ans. 

Ces exemples ne sont pas nécessairement la preuve d’un système de collusion. Mais ils démontrent la faiblesse des processus, de l’encadrement, ou d’une analyse inadéquate des risques, conclut-elle. 

En 2013, sur 263 dossiers soumis au service de vérification de l’UPAC — qu’il faut distinguer des enquêtes — 58 ont fait l’objet d’une vérification aux bureaux de l’entreprise visée, soit 22 %. Mais pendant que le nombre de dossiers explosait, atteignant 1574 l’année dernière, une dizaine seulement ont débouché sur une vérification à l’entreprise, soit moins de 1 %. 

Pour que cette mécanique soit efficace et que les citoyens puissent lui faire confiance, elle doit être bien huilée. L’examen de la vérificatrice montre que ce n’est pas le cas et des améliorations doivent être apportées pour standardiser ces opérations, sinon tous les doutes sont permis. 

Éditorial

On se fout des «vieux»

ÉDITORIAL / «On est au service des aînés au Québec», soutient la ministre Francine Charbonneau. Vraiment? Lorsque des résidences pour personnes âgées décident de fermer leurs portes à deux ou six jours d’avis forçant le déménagement de femmes et d’hommes de plus de 80 ans, lorsque le gouvernement revoit à la baisse la formation exigée des préposés dans les résidences privées pour aînés, il est permis d’en douter. Même de dire, comme l’a fait mardi l’opposition, qu’on «se fout de la situation des aînés».

Parce que les centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS) se portent à la rescousse des personnes âgées expulsées et de leurs proches en les aidant à trouver une nouvelle place, la ministre semble croire que le problème est réglé.

À la fin mai, lors de la fermeture des Résidences de la Vallée, à Vallée-Jonction, le ministre de la Santé et des Services sociaux avait eu la même réaction. Le CISSS s’en occupait.

Gaétan Barrette avait aussi profité de l’occasion pour s’attaquer à la Coalition avenir Québec et son intention de diminuer le seuil d’immigration qui réduirait le nombre de personnes pouvant travailler comme préposés dans les résidences privées. Pas sûr que le sort des aînés était alors sa première préoccupation.

Non autonomes, vulnérables, les personnes âgées risquent d’être grandement perturbées et désorganisées par un déménagement précipité, et ce, malgré le soutien des travailleurs sociaux et du personnel des CISSS, et ce même si les propriétaires aident les résidents à «faire leurs boîtes».

Un citoyen de 25 ou 40 ans serait déstabilisé si le propriétaire de son logement lui donnait 48 heures pour se dénicher un autre logis. Imaginez la personne de 90 ou 100 ans sans toit et dont l’état nécessite autour d’elle des gens pour l’aider à se nourrir, à se laver, à se vêtir, à prendre sa médication. 

Avec la population vieillissante du Québec, avec l’insuffisance des services d’hébergement déjà identifiée par le Protecteur du citoyen, avec la difficulté des résidences privées pour aînés d’attirer et retenir du personnel auprès d’une clientèle de plus en plus lourde, la situation vécue récemment à Vallée-Jonction et cette semaine à Sherbrooke risque pourtant de se reproduire ailleurs. 

Il faut voir la réalité en face. Prendre les moyens pour s’adapter au vieillissement de la population. Le prochain gouvernement ne pourra pas passer à côté. Le Québec, devrait-on dire, ne peut passer à côté. 

Des cas comme Vallée-Jonction et Sherbrooke arrivent rarement, souligne Mme Charbonneau. Heureusement. Mais il faut des dispositions pour qu’ils ne se reproduisent plus. 

La ministre responsable des aînés a reproché mardi aux députés de l’opposition Harold Lebel et François Bonnardel d’entretenir une campagne de peur. «Mon collègue a eu le privilège d’avoir deux résidences en deux semaines qui ont fermé, ça lui permet de se lever puis de parler des aînés vulnérables», a-t-elle dit à l’endroit du député péquiste de Rimouski. 

Un privilège? Voilà qui en dit long sur la façon dont les élus considèrent le dossier des personnes âgées. 

Libéraux, péquistes et caquistes s’entendent tous pour dire qu’il est inacceptable qu’une résidence privée pour aînés puisse fermer ses portes avec un préavis de quelques heures. Il devrait donc être possible de modifier rapidement la législation pour s’assurer que des personnes âgées vulnérables vivant dans des résidences privées sont mieux protégées. Québec osera-t-il le faire? Des résidences privées pour aînés estiment que le gouvernement exige déjà beaucoup d’elles. 

Québec ne gagne rien à niveler par le bas. Même si les personnes âgées vivent dans des résidences privées, lorsque les services y sont inadéquats, le problème revient toujours dans sa cour. 

Éditorial

Nos alliés seront nos ennemis, et...

ÉDITORIAL / Nous savons maintenant que l’armée russe a tiré le missile qui a tué les 298 passagers du vol MH17, au-dessus de l’Ukraine en 2014. Les Pays-Bas et l’Australie, deux alliés des États-Unis, sont arrivés à cette conclusion, que Moscou s’entête à nier.

Donald Trump s’est pourtant présenté au Sommet du G7 en demandant à réintégrer la Russie au sein du groupe, quelques jours à peine avant de s’asseoir avec le leader de la Corée du Nord, dans un Sommet où la question des droits humains ne sera pas abordée. Kim Jong-un est pourtant à la tête d’un régime qui a créé l’équivalent moderne des camps de concentration nazis pour emprisonner ses propres citoyens, soupçonnés de dissidence. 

Mais c’est le premier ministre du Canada qui est accusé par Washington d’avoir «poignardé dans le dos» son allié américain. Et celui-ci menace maintenant d’étendre les sanctions à d’autres secteurs, l’automobile et la production laitière.

L’attention se déplace maintenant vers le Sommet entre Kim et Trump, mais cela ne change rien au fait que la Maison-Blanche a servi un affront humiliant au Canada et à tous les autres pays membres du G7. 

On ne peut certainement pas exclure la possibilité que toute cette mise en scène ait été planifiée dès le départ par Donald Trump, pour en maximiser l’effet. Il aurait eu tout le temps voulu pour manifester publiquement son désaccord pendant le Sommet, si telle avait été son intention. Il a plutôt laissé les discussions déboucher sur un accord, pour ensuite tirer le tapis sous les pieds du premier ministre canadien au pire moment, croyant ainsi l’humilier.

Peut-être voulait-il en faire une démonstration de «force» à la veille de sa rencontre avec Kim Jong-un. Il a continué, hier encore à quelques heures de la rencontre, à se vider le cœur sur Twitter. Au moment où toute son attention devrait être tournée vers le Sommet, il se laisse distraire par une querelle de mots avec son plus proche allié.

Donald Trump soutient ne pas avoir besoin de s’y préparer, se fiant entièrement à son intuition pour savoir «dès les premières minutes» si l’échange sera un succès. Cela revient à dire qu’il ne voit pas l’utilité de maîtriser ses dossiers pour mener cette négociation à bien. C’est l’excuse classique de n’importe quel étudiant qui n’a pas préparé ses examens. Et les résultats ne sont que trop prévisibles.

L’équilibre mondial est à la merci d’un homme obsédé par son ego, pour lequel il n’existe pas de distinction entre son propre intérêt et les dossiers dont il a désormais la charge. L’histoire est remplie de ces leaders pour qui le sort de tout un pays ne pèse pas plus lourd que leur propre enveloppe mortelle. Le sol est jonché de leurs statues.

Dans The Atlantic, un conseiller à la sécurité résume ainsi la doctrine de la Maison-Blanche : «La déstabilisation permanente crée un avantage pour Washington. Nos alliés vont finir par réaliser, avec le temps, qu’il ne sert à rien d’argumenter avec nous.»

C’est justement ce que vient de confirmer le G7. Le dialogue avec un interlocuteur qui voit tout compromis comme une perte nette, au lieu d’un gain mutuel, est une perte de temps. L’Europe, le Royaume-Uni, le Canada, le Japon ne se faisaient guère d’illusions avant la rencontre de La Malbaie. Le Sommet n’a fait que cimenter cette conclusion. Quel avantage y a-t-il à être l’allié d’un pays qui accorde plus de considération à ses ennemis?

Lentement mais sûrement, les États-Unis sont en train de clouer le cercueil de leur leadership.