Pour manifester leur opposition face au changement de vocation de l’école Cardinal-Roy, une centaine de parents et citoyens du centre-ville avaient décidé de former une chaîne humaine devant l’établissement, le 30 octobre dernier.

École Cardinal-Roy: l’arbre qui cache la forêt

Le 11 décembre prochain, les commissaires de la commission scolaire de la Capitale auront une décision importante à prendre. Si la démarche du conseil d’établissement est accordée, il en sera terminé des secteurs réguliers et de l’adaptation scolaire à l’école Cardinal-Roy, l’établissement sera alors entièrement dédié au programme Sports-Arts-Études (SAÉ).

Ce qui aura des répercussions sur de nombreuses familles de la Basse-ville de Québec, les organismes communautaires, de même que sur le tissu social de la communauté. Ce redéploiement aura notamment comme conséquence d’alourdir les classes régulières dans les écoles où seront redirigés les jeunes, et d’un même souffle de concentrer les populations défavorisées et les jeunes «moins performants» à la même enseigne. Qui plus est, concentrer tous les élèves de la Basse-ville ayant des difficultés importantes dans les écoles de la Cité et de Vanier n’est pas un choix judicieux.

Rappelons que les programmes SAÉ sont payants (des dizaines de milliers de dollars annuellement pour certains) et procède d’une double sélection des élèves, celle de la discipline choisie et celle de l’école. Sur les 170 jeunes nouvellement admis cette année au programme SAÉ, seulement 5 jeunes viennent du «bassin de jeunes» de Cardinal-Roy. Tout ceci dans le contexte où les quartiers St-Sauveur et St-Roch sont parmi les plus défavorisés de Québec, et que le taux de décrochage scolaire au secondaire en Basse-Ville est le plus élevé de Québec, à 37% en 2013. Ne devrait-on pas s’assurer d’offrir aux jeunes les meilleures conditions pour apprendre? 

À quoi bon une école de quartier si celle-ci ne dessert pas les jeunes du coin? Les enfants dont l’école publique devait assurer la scolarité de qualité se voient ainsi «tassés», non priorisés et redéployés ailleurs. Soyons clairs, nous souhaitons longue vie au secteur SAÉ. Là où il y a une problématique, c’est lorsqu’une école publique, celle-ci faisant concurrence au privé via des programmes sélectifs, tente d’imposer «ses priorités» au détriment de la classe ordinaire de l’école publique. L’exemple de Cardinal-Roy n’est alors qu’un symptôme du dérèglement du système d’éducation actuel. 

La partie émergée d’un mal plus grand : un système à trois vitesses qui créer de l’iniquité. Ce système qui est constitué du réseau privé (qui sélectionne les élèves), du «public sélectif» (école publique, mais qui sélectionne via des projets particuliers) et du «public ordinaire» (qui ne fait pas de sélection). Cela induit des regroupements d’élèves selon leur profil socioéconomique et résultats scolaires, aggravant les inégalités sociales. Plus encore, on vient affaiblir durablement le réseau public d’éducation, et sans surprise, c’est dans les classes du public ordinaire que sont surreprésentés les élèves défavorisés et en difficultés.

La Commission des États généraux sur l’éducation (1996) était limpide à ce propos : «On ne peut pas, d’une part, affirmer que l’on veut la réussite du plus grand nombre et, d’autre part, placer les élèves les moins privilégiés dans les conditions les plus désavantageuses.» Dans un rapport de 2016, le Conseil supérieur de l’éducation (CSE) concluait que l’école québécoise est la plus inégalitaire au pays, soulignant que la justice sociale et les valeurs défendues collectivement sont mises en péril dès l’école. 

Lorsqu’il y a séparation des élèves dans des écoles différentes selon leurs résultats scolaires ou des revenus de leurs parents, on vient pervertir le droit à l’éducation et on va à l’encontre d’une école gratuite, publique et accessible à tous. L’école, comme d’autres lieux, devient ainsi un endroit de reproduction d’inégalités sociales – et économiques. Dès leur rentrée à l’école, les jeunes la ressentent déjà, cette inégalité, cette division. L’humanisme du rapport Parent qui devait assurer une égalité d’accès à l’éducation n’est que lointain souvenir.

Concernant la proposition de changement de vocation de Cardinal-Roy, la mobilisation citoyenne a bien démontré que l’acceptabilité sociale n’est pas au rendez-vous. Il ne s’agit pas simplement de maintenir le secteur régulier, il s’agit de revaloriser l’école publique, notre système d’éducation, en réaffirmer ses valeurs d’accessibilité et d’égalité. En espérant que les commissaires seront sensibles aux besoins de la communauté qu’il représente et qu’ils se saisiront de l’opportunité qui est donnée à la commission scolaire de se positionner en leader pour la mixité sociale. C’est la société tout entière qui en bénéficiera.

Étienne Boudou-Laforce, Québec