Desjardins: le capital avant les régions

La survie des guichets Desjardins de Ripon et de Plaisance, dans la Petite-Nation, comme celle des guichets de la vallée de la Lièvre et du Bas-du-Fleuve, ne peut être réduite à une simple question de rentabilité. Loin de là. Ces fermetures interpellent la nature même du mouvement coopératif, fondement de toutes ces caisses — jadis populaires — qui émaillent le paysage socio-économique de notre coin de pays depuis près d’une centaine d’années.

Alphonse Desjardins écrivait en 1910 au sujet des coopératives d’épargne et de crédit: «Ce n’est pas le capital qui domine, qui fait la loi et règle tout, mais c’est la personne. Le capital n’est que l’accessoire, non le principal. Les personnes éprouvant les mêmes besoins, à la recherche des mêmes satisfactions légitimes, mais frappées de la même impuissance économique se réunissent, et par une entente basée sur la justice et l’intérêt de tous, forment ces sociétés [les caisses] où règne une parfaite égalité.»

Les pionniers de nos caisses populaires avaient compris que seul un mouvement bâti sur l’entraide et la coopération pouvait permettre aux petits épargnants de combattre les abus des grandes banques anglo-canadiennes. Aussi, au fil des décennies, les adhérents ont-ils afflué par milliers, puis par millions, fondant plus de 1600 caisses populaires dans les villes et villages du Québec, ainsi qu’au sein de collectivités francophones ailleurs au pays.

Est-il besoin de rappeler qu’il y a à peine un demi-siècle, plus de la moitié de ces caisses populaires desservaient des communautés rurales, pendant que dans les régions urbaines, la paroisse locale servait souvent d’encadrement. De ces élans de solidarité a jailli un vif sentiment d’appartenance dont Desjardins récolte aujourd’hui les fruits — avec plus de 5 millions de membres. Des membres, rappelons-le, pas des clients…

En 1991, le Québec comptait près de 1500 caisses populaires Desjardins. Aujourd’hui, avec les fusions et fermetures, il en reste 422, avec quelque 800 centres de services. Nos villages abritaient autrefois une caisse populaire complète, devenue par la suite un simple centre de services qu’on a ensuite remplacé par un guichet automatique… qui doit maintenant disparaître. Nous ne sommes pas seuls, dans la Petite-Nation, à subir un tel scénario. D’autres localités québécoises en sont aussi victimes. De 2012 à 2017, près de 500 guichets automatiques Desjardins ont été débranchés!

Dans les régions rurales, les membres des caisses apprécient la portée de l’évolution technologique et ses répercussions importantes sur les habitudes financières de tous et toutes. Les innovations y sont accueillies avec autant de réalisme qu’à l’ombre de Place Ville-Marie. Ces sociétaires ne sont-ils pas, cependant, en droit d’espérer — d’exiger même — que la direction du mouvement coopératif tienne compte de leur spécificité socio-économique? Ainsi que l’affirmait la Fédération québécoise des municipalités «l’argent comptant est utilisé pour toutes sortes d’activités locales et est au cœur de la vie économique de plusieurs de nos municipalités en milieu rural. En ce sens, les effets de la disparition d’un guichet dans ces milieux sont multiples et ne se limitent pas aux difficultés de transiger en espèces.»

Les justifications de fermeture sont invariablement économiques. Les guichets seraient déficitaires à cause d’une baisse d’achalandage. Mais les critères de rentabilité ainsi que les sommes exactes en jeu restent nébuleux. Ce qui est clair et connu, c’est que le Mouvement Desjardins — malgré tous ces guichets en difficulté — a engrangé 2,15 milliards de dollars d’excédents avant ristournes en 2017, et que le président de la Caisse Desjardins de la Petite-Nation reconnaît qu’elle est en très bonne santé financière et capable de maintenir le guichet de Ripon… et d‘autres.

En annonçant 320 millions de dollars en ristournes aux membres, le président du Mouvement Desjardins a affirmé son intention d’augmenter les excédents et les ristournes. Rien sur l’esprit coopératif. Rien sur les besoins des petites localités. Rien sur la justice et l’intérêt de tous. Rien sur la «parfaite égalité» des membres. Le capital domine désormais, et non la personne. Il nous apparaît même que le capital est devenu «le principal souci» du mouvement coopératif, et non «l’accessoire» comme le voulaient Alphonse Desjardins et ces millions de membres qui ont uni leurs épargnes pour créer le vaste réseau Desjardins.

En axant ses énergies sur les objectifs financiers au lieu de s’occuper de ses membres, Desjardins «a perdu son âme», affirmait récemment l’ancien président du Mouvement, Claude Béland. Nous, les maires des municipalités soussignés, sommes d’avis que Desjardins peut revenir à l’idéal coopératif sans nuire à sa rentabilité. Diverses solutions ont été mises de l’avant pour conserver les services de proximité, y compris les guichets, à l’extérieur des grandes villes. Nous allons exercer toutes les pressions possibles sur Desjardins pour en arriver à des ententes satisfaisantes et défendre les droits des membres des régions rurales.

Les membres de nos caisses se mobilisent en vue de faire renverser des décisions de fermeture, et se disent prêts à envisager la destitution de conseils d’administration au besoin. Que Desjardins se le tienne pour dit! Cette fois, les membres entendent occuper la place qui leur revient de droit dans leur mouvement coopératif.

Luc Desjardins
Maire de la municipalité de Ripon