La catégorisation des usagers n’est pas étrangère au manque de respect des automobilistes de Québec envers les piétons et au danger que représente la traversée piétonne de la moindre rue, écrit Maxime Jolivel.

Des piétons et des murs

POINT DE VUE / Le schéma d’organisation de la circulation piétonne à Québec repose sur le concept visant à bloquer totalement la circulation automobile afin de garantir la «sécurité» des piétons qui souhaitent traverser.

En Europe et en Amérique du Nord, dans les centres-villes, il en est tout autre. À Montréal, les piétons peuvent traverser la rue protégée par la lumière rouge et les automobilistes tournant à l’intersection doivent leur céder la priorité. Les piétons ont donc autant de temps pour traverser la rue que les automobilistes. Ce qui n’est pas le cas à Québec. En Europe, les centres-villes sont bardés de passages réservés aux piétons. Leur traversée se fait donc naturellement puisqu’ils sont prioritaires.

La question se pose : pourquoi bloquer complètement les intersections pour les piétons? Favorise-t-on vraiment le sens civique en établissant des règles qui catégorisent chaque citoyen dans son utilisation de la rue? Pour certains, ces règles garantissent la sécurité des piétons. Pour d’autres, c’est tout le contraire : les automobilistes n’ont pas l’habitude de côtoyer des piétons qui traversent la rue, puisque selon la loi, si la lumière est verte, la voie est libre, la rue leur est intégralement réservée. Je suis convaincu que cette catégorisation des usagers n’est pas étrangère au manque de respect bien connu des automobilistes de Québec envers les piétons et les cyclistes et au danger que représente la traversée piétonne de la moindre rue, voire même à celui d’y marcher ou d’y attendre sur un trottoir. Car oui, une simple marche sur les trottoirs des boulevards Charest ou René Lévesque (pour ne citer qu’eux) peut s’avérer mortelle : il suffit qu’un conducteur perde le contrôle (pour x raisons), et à 60-70km/h, le drame est inévitable.

Le monde de Québec semble commencer à prendre conscience du problème, mais rien n’est fait, au contraire. Deux exemples me viennent en tête. Le premier, tragique, est l’accident survenu sur le boulevard Laurier causant la mort d’une femme enceinte en 2016. Le second, est l’accident qui a eu lieu en mai 2019 au coin de Langelier/Charest où une auto (puis une autre quelques semaines plus tard) a fracassé la vitrine de la Station faisant plusieurs blessés. Ces deux boulevards sont de véritables autoroutes. En auto, on roule en ligne droite à 60-70km/h, sur deux voire trois voies, aucun obstacle pour ralentir, la visibilité est excellente. La solution trouvée par la Ville a été de mettre des blocs de béton sur le boulevard Laurier et d’installer des glissières sur le terre-plein central du boulevard Charest. On protège les piétons par des murs, on les met sous cloche. Quand va-t-on s’attaquer à l’origine du mal, la vitesse et le sentiment d’impunité et d’invulnérabilité de l’automobiliste? À quand l’aménagement de ces boulevards autoroutiers afin de faire ralentir les autos et intégrer dans l’esprit de chacun l’existence même des piétons et la possibilité que ceux-ci puissent traverser plus aisément et plus sereinement?

Qu’on se le dise, en 2020, une ville n’est plus un lieu réservé à l’automobile. Les mentalités doivent changer, même à Québec.