Alors que le Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés recense plus de 60 millions de personnes réfugiées ou déplacées, les «grandes puissances» semblent incapables d’apporter des réponses à ce défi. Sur la photo, des agents de la frontière américaine détiennent des migrants à la frontière à la frontière entre le Mexique et les États-Unis.

Déchiffrer un monde complexe: petit lexique des usages de la «puissance»

POINT DE VUE / Faut-il construire un mur à la frontière américano-mexicaine? Faut-il craindre la Corée du Nord ou la croire? Au-delà de ces débats, à quoi rime la sécurité internationale? Comment en comprendre l’architecture, qui remonte à la Seconde Guerre mondiale, alors que celle-ci est aujourd’hui remise en cause de toutes parts? Comment évaluer l’impact sur la sécurité internationale des éclats du président Trump ou les effets des bouleversements climatiques? Malgré la complexité apparente de ces enjeux, trois termes du lexique des relations internationales offrent des clés d’analyse et de compréhension.

La dissuasion

Dissuader, c’est utiliser la menace pour inciter un adversaire à agir contre sa volonté. Avant tout basée sur la possession de la bombe atomique, cette arme psychologique revient à la mode. Les mécanismes garantissant la non-prolifération sont mis à mal, alors que les États-Unis, suivis par la Russie, se sont retirés du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, faisant de la dissuasion nucléaire une pièce maîtresse de leur stratégie respective. Mais les enjeux dépassent la relation entre ces deux États. Ainsi, les ambitions militaires chinoises dans l’espace pourraient avoir une portée dissuasive. Tout comme les nouvelles capacités dont se dotent les États dans le domaine de l’intelligence artificielle et de la robotisation de la guerre.

La projection

On appelle projection la capacité des États à exercer leur puissance — notamment militaire — et leur influence au-delà des frontières nationales. Pensons, par exemple, à l’intervention russe en Syrie à partir de 2015. Initialement pensée en termes militaires, la projection de puissance s’exprime désormais par l’investissement massif de capitaux dans une économie étrangère ou la mainmise sur les ressources naturelles de pays tiers. À cet égard, la Chine semble avoir le plus de cartes dans son jeu. En s’impliquant dans le développement de nouvelles routes commerciales et de grands projets géostratégiques sur le continent africain, l’empire du Milieu défie l’hégémonie américaine. Or, la projection de puissance, initialement privilégiée comme instrument dans les rapports avec les adversaires, est aujourd’hui déployée dans les relations avec… les alliés, comme le démontre l’imposition, par l’administration Trump, de tarifs douaniers punitifs envers le Canada.

La manipulation

C’est la capacité de faire tourner une situation à son avantage et, aujourd’hui, ce sont les réseaux sociaux qui sont au cœur de ce type de guerre d’influence. Les indicateurs sont d’ailleurs au rouge pour les prochaines élections fédérales canadiennes. Selon le dernier rapport du service de renseignement du Canada, les tentatives d’ingérence étrangère devraient notamment se manifester par la circulation de fausses informations visant à déstabiliser personnalités et institutions politiques. Là encore, bien que la Russie soit souvent pointée du doigt, il demeure ardu d’identifier les sources de manipulation et de les contrer efficacement.

Les limites de la puissance

Malgré les transformations des instruments de dissuasion, de projection et de manipulation, la puissance des États a ses limites. Les puissances militaires peinent à mettre fin à certains types de conflits (penser à la France au Mali ou aux États-Unis en Afghanistan). Alors que le Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés recense plus de 60 millions de personnes réfugiées ou déplacées, les «grandes puissances» semblent incapables d’apporter des réponses à ce défi. Par ailleurs, la croissance des inégalités et les changements climatiques remettent la notion de puissance en question, alors que face à l’instabilité et au délitement de la solidarité internationale, les États «forts» font face à des mobilisations citoyennes qui exigent l’élaboration de réponses et de politiques plus responsables.

Pour discuter de ces thèmes, Québec sera l’hôte du Forum St-Laurent les 2 et 3 mai prochains. Cet événement unique, ouvert au public, réunira praticiens et experts francophones de la sécurité internationale.

Véronique Labonté, candidate au doctorat en Études internationales

Aurélie Campana et Marie-Joëlle Zahar, codirectrices du Forum St-Laurent sur la sécurité internationale