«L’expression “anges gardiens” utilisée par François Legault pour “reconnaître” l’importance de celles qui tiennent à bout de bras le système de santé fait de toute évidence ressortir la vertu des infirmières et de leurs collègues soignantes, le soi-disant caractère vocationnel de leurs activités», écrit le collectif d'auteurs.
«L’expression “anges gardiens” utilisée par François Legault pour “reconnaître” l’importance de celles qui tiennent à bout de bras le système de santé fait de toute évidence ressortir la vertu des infirmières et de leurs collègues soignantes, le soi-disant caractère vocationnel de leurs activités», écrit le collectif d'auteurs.

De la reconnaissance dans le soin

POINT DE VUE / En temps normal, les infirmières et leurs collègues soignantes n’obtiennent que peu de reconnaissance de la part des institutions pour lesquelles elles exercent. Lorsque cette reconnaissance est présente, elle n’est généralement pas associée aux savoirs essentiels et compétences qu’elles possèdent, au travail qu’elles effectuent, mais plutôt à des initiatives prises par celles-ci qui se situent à l’extérieur du registre de leurs activités.

Elles obtiennent ainsi de la reconnaissance lorsqu’elles acceptent de faire des heures supplémentaires, lorsqu’elles consentent à transformer leur horaire ou par exemple lorsqu’elles endossent de nouvelles tâches administratives. Les infirmières et leurs collègues soignantes ont donc l’impression que cette reconnaissance ne se déploie que lorsque leurs agissements correspondent à ce qui accommode les gestionnaires. Elles se doivent donc d’être extrêmement critiques d’une reconnaissance qui, lorsqu’elle est présente, est souvent déployée à des fins stratégiques pour le bon fonctionnement de l’organisation — une reconnaissance que l’on pourrait qualifier d’idéologique. Elles savent également, notamment pour ce qui est des heures supplémentaires, que l’on mise bien souvent sur la culpabilité pour qu’elles les acceptent, quand on ne fait pas directement référence à des sanctions.

L’expression «anges gardiens» utilisée par François Legault pour «reconnaître» l’importance de celles qui tiennent à bout de bras le système de santé fait de toute évidence ressortir la vertu des infirmières et de leurs collègues soignantes, le soi-disant caractère vocationnel de leurs activités. Notons toutefois que le discours de la vocation assigne à des exigences totalement inédites, et que l’héroïsation qui plane en ce temps de pandémie mène directement au sacrifice de ces dernières. Dans les milieux, on le constate en ce moment de différentes façons.

Si l’on remercie abondamment nos «anges gardiens» dans la sphère publique, sur le terrain, des infirmières, des infirmières auxiliaires et des préposées aux bénéficiaires sont à toute fin pratique séquestrées dans certains CHSLD de la province, alors qu’on les empêche littéralement de quitter leur lieu de travail. Ces dernières sonnent l’alarme depuis des semaines relativement à la mise sous clef des équipements de protection individuelle (ÉPI) et à la distribution de ces derniers qui s’effectue au compte-gouttes. Notons qu’en CHSLD ces «anges gardiens» dont on ne se soucie guère n’avaient même pas le droit de porter de simples masques de procédures au début de la pandémie, et ce, malgré les demandes répétées et maintes tentatives d’exprimer leurs inquiétudes à cet égard. Un mois plus tard, un grand nombre d’entre elles ont été infectées et une préposée aux bénéficiaires est décédée de la COVID-19 — il est à prévoir qu’il y en aura d’autres.

Parallèlement, des milliers de bénévoles et de volontaires soignantes souhaitent ardemment être déployées, et ce, depuis des semaines pour prêter main-forte à leurs collègues épuisées dans nos résidences pour aînées et CHSLD — mais en vain. Pour leur part, il apparaît que les médecins spécialistes ont éprouvé beaucoup moins de difficultés à aller prêter main-forte. Le tapis rouge a même été déroulé pour Gaétan Barrette qui, après avoir mis à feu et à sang notre système de santé, s’en lave les mains et offre maintenant gracieusement ses loyaux services. Il apparaît également que 1000 militaires réguliers n’ayant probablement aucune formation requise pour offrir des soins viendront également prêter main-forte alors que bien des soignantes bénéficiant d’une solide formation n’ont jamais eu de retour d’appel après avoir multiplié les démarches.

Nos «anges gardiens», nos «héros», l’utilisation récurrente de ce registre sémantique pervers dans le discours permet de justifier des conditions dégradantes qui minent la capacité des infirmières et de leurs collègues soignantes à utiliser leur jugement clinique comme outil politique. Travailler dans des conditions difficiles, voire dangereuses, ce n’est pas héroïque, cela survient parce qu’il y a eu négligence administrative et que cette situation intenable dure depuis des années.

Ainsi, nous appelons les infirmières et leurs collègues soignantes à remettre en question les rapports de reconnaissance trompeurs qui perpétuent la dévalorisation du soin. Ces dernières dispensent depuis toujours, non seulement en temps de pandémie, des soins qui sont essentiels à la vie et il est temps que leur travail ne soit plus tenu pour acquis. Nous croyons qu’elles ont droit à une reconnaissance qui ne serait plus déployée suivant des finalités instrumentales, mais qui témoignerait, de l’appréciation de leur travail au quotidien, des savoirs essentiels et compétences qu’elles possèdent.

Si les défilés de voitures, les cafés et les repas qui leur sont offerts gratuitement en ces temps de pandémie peuvent donner l’impression qu’elles sont reconnues à leur juste valeur, nous souhaitons utiliser cet espace de parole de manière à sensibiliser la population, et celles qui soignent quant à la reconnaissance qui leur est réellement dévolue au quotidien dans le monde social et dans les milieux de soins. Nous nous appuyons sur des données empiriques pour affirmer que même si cela peut certes faire chaud au cœur en ces temps troubles, ce ne sont pas des défilés, cafés et repas gratuits dont elles ont le plus besoin.

Au quotidien, les infirmières, les infirmières auxiliaires et les préposées aux bénéficiaires ont besoin que les institutions pour lesquelles elles travaillent soient à l’écoute de leurs besoins et notamment du point de vue des ÉPI. Elles veulent que l’on tienne compte de leur réalité, elles veulent être respectées et demandent à être incluses dans les processus décisionnels. Elles ont besoin que l’on reconnaisse leur droit à l’autodétermination en tant qu’être humain, que les institutions mettent fin une fois pour toutes aux pratiques coercitives qui depuis longtemps ont cours dans le système de la santé et qui se poursuivent avec l’arrêté ministériel qui vient de leur être imposé.

Elles ont besoin que leur autonomie soit reconnue et qu’elles puissent agir à la hauteur des connaissances qu’elles ont acquises, et ce, sans devoir se soumettre à l’autorité des médecins et aux stratégies d’interchangeabilité professionnelle élaborées par nos gouvernements dans un mépris total de leur expertise. Elles ont besoin que l’on reconnaisse le soin comme une activité essentielle à la vie dans laquelle on doit investir du temps et des ressources. Enfin, elles ont besoin que l’on reconnaisse leur valeur sociale réelle, que l’on reconnaisse ce qu’elles font, ce qu’elles sont, et que l’on réalise tout leur potentiel, parce qu’elles ont non seulement la capacité de contribuer à résoudre cette pandémie — elles ont également la capacité de transformer notre système de santé.

---- 

Patrick Martin, infirmier et professeur adjoint à la Faculté des Sciences infirmières de l’Université Laval, chercheur Institut Universitaire de Cardiologie et de Pneumologie de Québec (IUCPQ)

Phi-Phuong Pham, infirmière clinicienne

Mélie-Jade Lynch-Bérard, infirmière clinicienne et étudiante à la maîtrise en sciences infirmières

Natalie Stake-Doucet, infirmière et présidente de l’Association québécoise des infirmières et infirmiers