Au lieu de débattre, d'écouter le point de vue de l'autre, on ne s'attarde qu'à faire «du bruit» et mettre en cage son adversaire.

De la difficulté de débattre au Québec

Suivant l'agitation de plumes et de gorges déployées entourant «la polémique de la semaine», celles-ci faisant feu de tout bois, la sempiternelle question : les Québécois sont-ils capables de débattre?
C'est qu'entourant les déclarations maladroites de la ministre Lise Thériault sur le féminisme, il y a cette vive impression qu'une grande part des personnes se jetant dans l'arène ne «débattent» que dans la mesure où elles sont déjà fortement ancrées dans leurs positions respectives.
Craignant de traverser le miroir d'un débat réel, on s'écoute parler, on pétarade, on se pare de belles intentions, de vertu, à qui mieux mieux. Au lieu de débattre, d'écouter le point de vue de l'autre (savoir écouter devrait s'enseigner dans les écoles), de prendre le temps de dérouler son propre argumentaire, de prendre du recul, on ne s'attarde qu'à deux choses : faire «du bruit» et mettre en cage son adversaire.
Il ne suffit que d'une idée, de quelques syllabes de travers, et hop. Rapidement, on colle à l'Autre une étiquette, qu'importe laquelle, l'idée est de retirer la substantifique moelle des idées défendues par son adversaire et de ramener le tout à une affaire de position idéologique disqualifiante. Alors que se forment souvent deux camps bien distincts, les nuances disparaissent tristement de la scène. Tout le monde est alors en sécurité dans son petit clocher idéologique, dans son communautarisme intellectuel. Et on en vient à freiner toute possibilité de discussion et de confrontation d'idées, s'en remettant à marginaliser expéditivement l'Autre, celui qui ne parlerait pas exactement dans nos termes à nous.
Il advient que devant l'excitation polémique, les arguments ou les points de vue sont rapidement mis sous le tapis, non considérés, non reçus. À ce chapitre, le Québec n'a pas l'exclusivité : en France comme ailleurs, il y a également de ces clashs et polémiques qui se révèlent finalement peu constructifs, où on semble dénoncer et insulter l'Autre plutôt qu'élucider la mésentente de fond entre différentes visions du monde. Par ailleurs, suivant nos débats, certes aux enjeux certains, mais aux échanges de pacotille, peut-être faudrait-il travailler notre faculté à nous dégager de nos passions et d'approfondir des questions avec des gens qui ont une opinion différente de la nôtre. Au risque que cela soit difficile, au risque de faire place à la parole de l'Autre, si différente soit-elle. Au risque de rompre avec les lieux communs d'un débat stérile.
C'est qu'à la fin, nos (d)ébats étourdissants et nos chemises déchirées ne cachent que notre incapacité à débattre sérieusement et célèbrent notre statu quo à la surface des choses.
Étienne Boudou-Laforce, Québec