Croire ou ne pas croire au père Noël

Jean-Paul Ouellet
Jean-Paul Ouellet
Retraité, Québec
POINT DE VUE / J’ai récemment appris sur Internet l’existence d’un débat de société de type pédagogico-philosophique quant à l’à-propos pour les parents de laisser croire à leurs enfants que le père Noël existe vraiment. Certains prêchent en faveur du maintien de cette tradition séculaire. D’autres, au nom de la vérité et de la transparence, jugent qu’il vaut mieux expliquer à leurs enfants que ce bon et joufflu personnage relève d’un canular.

Je n’ai pas l’intention de participer à ce débat autrement qu’en m’inspirant de la parole d’un enfant lui-même. Voici l’anecdote : l’un de mes petits-fils fêtera son sixième anniversaire au printemps prochain. Conformément à la coutume, ses parents l’ont amené rendre visite au père Noël. Une fois le boniment d’usage terminé, l’enfant affirme à sa mère : «Lui, c’est pas un employé du père Noël. C’est le vrai à cause de sa barbe».

Que signifie cette remarque en apparence banale? Tout d’abord qu’à l’âge où il est arrivé, cet enfant commence, par simple observation, à distinguer le réel de l’imaginaire, le vrai du faux. L’âge de raison montre le bout de son nez. En second lieu, quitter le monde du merveilleux pour celui de la plate et froide réalité revient à faire un deuil. Se refusant à vivre une telle désillusion, mon petit-fils fait appel à une stratégie dite de la réconciliation des contraires : le père Noël a des employés. Ce sont des faux à la barbe rapportée. Le vrai, le seul a une vraie barbe. Et c’est bien lui que j’ai rencontré. Raison et croyance sont ainsi réconciliées. Fin de la dissonance cognitive.

Que faut-il retenir de l’effort de cet enfant afin de ne rien perdre au change? Que les enfants, lorsqu’arrivés à un certain stade de leur développement, acquièrent une autonomie de pensée suffisante pour faire la distinction entre le réel objectivable et le monde imaginaire. En corollaire, ce nouvel acquis de la pensée leur confère la capacité de résoudre des problèmes d’un faible niveau de complexité en ayant recours à des stratégies cognitives appropriées.

Quel est le lien avec la responsabilité parentale et la croyance au père Noël? Faisons confiance dans la capacité des enfants de perdre quelques illusions sans vivre un choc post-traumatique qui assombrira le reste de leur vie. Après tout, moult générations l’ont bien fait avant eux. Également, et surtout, prenons soin de ne pas projeter nos tourments d’adultes sur nos enfants. Laissons-les vivre leur enfance. Encourageons-les à cultiver leur jardin. Ils sont au premier âge de la vie marqué par l’émerveillement, le mystère, la fantaisie, le jeu, la candeur, la créativité. Le sentiment de désenchantement du monde viendra bien assez tôt. S’ils ont de la difficulté à y faire face, ils nous le feront bien savoir. Cochons alors présents et expliquons-leur simplement le pourquoi et le comment de choses.

Reste quand même une question, plus globale et sociologique celle-là. Comment, comme société, en sommes-nous arrivés à se questionner à propos de tout et de rien au point où plus rien ne mérite le qualificatif d’une certitude à nos yeux. Et pourquoi éprouve-t-on un si pressant besoin de s’en remettre à des experts patentés sur des questions qui devraient normalement relever du sens commun («Doit-on jeter ou conserver les dessins de nos enfants», Radio-Canada, avec Pénélope McQuade)? À ce point, l’absence de repères communs porte un nom : l’anomie.