«Les virologues reconnaissent que la destruction des habitats naturels, qui crée une proximité nouvelle entre les espèces sauvages et les humains, favorise cette transmission de virus inter-espèces», écrit Louise Morand.
«Les virologues reconnaissent que la destruction des habitats naturels, qui crée une proximité nouvelle entre les espèces sauvages et les humains, favorise cette transmission de virus inter-espèces», écrit Louise Morand.

Crise présente, crises futures : il faut écouter les scientifiques

Louise Morand
Louise Morand
Chargée de cours à l'UQAM
POINT DE VUE / Il est bien connu que, lorsque des populations sont frappées par des catastrophes, la plupart des gens ne s’intéressent à rien d’autre que ce qui peut leur rendre l’espoir de voir la lumière au bout du tunnel.

Les gouvernements ont bien compris cette caractéristique de la psychologie humaine. Ainsi, dans les conférences de presse quotidiennes, il n’est question que de statistiques sur l’évolution de la crise et des mesures d’urgence sanitaire. Mais qu’en est-il des causes profondes de cette pandémie et des orientations à prendre pour prévenir la récurrence d’événements similaires à l’avenir?

Les virologues reconnaissent que la destruction des habitats naturels, qui crée une proximité nouvelle entre les espèces sauvages et les humains, favorise cette transmission de virus inter-espèces. Ce fut le cas pour les épidémies du SIDA, de l’Ébola et du SRAS. Pour détecter l’origine des épidémies, il faut donc prendre en compte la déforestation accompagnant l’exploitation forestière et minière, les changements climatiques, l’ignorance et la pauvreté (ou la cupidité) des populations qui transforment le vivant en marchandise. La mondialisation des échanges vient ensuite répercuter les impacts de ces facteurs tout autour du globe. La pandémie de COVID-19 est donc une crise de civilisation dont les causes sont étroitement liées à celles qui provoquent les désastres actuels liés à la fonte des glaces, à la mort des océans et des forêts, à la raréfaction des denrées alimentaires et de l’eau potable, etc.

Pour lutter efficacement contre cette pandémie, les gouvernements ont accepté, bien que parfois tardivement, de suivre les directives des experts de la santé publique. Cette situation contraste avec l’attitude qu’ils maintiennent depuis des années face à la crise climatique. En effet, bien que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ait déclaré, lors de la Conférence de Paris sur le climat en 2015, que « le changement climatique représente la plus grande menace pour la santé dans le monde au XXIe siècle», nos dirigeants tardent à mettre en œuvre les solutions préconisées par les scientifiques pour sauvegarder les conditions essentielles à la civilisation et à la vie.

Il est significatif que les chefs d’État les plus lents à reconnaitre l’urgence sanitaire de la COVID-19 sont les mêmes qui affichent le déni le plus complet des crises environnementale et climatique, tels Donald Trump, aux États-Unis, et Jair Bolsonaro, au Brésil. Le rejet de l’expertise scientifique, on le sait, est un trait commun aux climatosceptiques et autres adeptes de l’exploitation effrénée des ressources naturelles. Si le Canada n’a pas fait figure de cancre face à la pandémie, on peut tout de même se demander si nos gouvernements sauront tirer des leçons de la crise actuelle pour s’orienter vers une économie plus soucieuse des limites de la nature

La reprise des travaux de construction des pipelines Keystone XL, TransMountain et Coastal Gaslink pendant le confinement, ainsi que les projets de forages extracôtiers près de Terre-Neuve-et-Labrador, entre autres exemples, montrent que nos gouvernements continuent de fermer les yeux sur la crise planétaire grandissante. Pire, ils s’efforcent de camoufler les faits. Par exemple, nous savons que Ressources naturelles Canada travestit de façon «créative» les chiffres du bilan carbone du secteur forestier pour camoufler que, du fait des incendies, des épidémies d’insectes et des volumes de prélèvement, les forêts canadiennes émettent aujourd’hui davantage de gaz à effet de serre qu’elles n’en captent.

Au Québec, Legault facilite par une nouvelle réglementation la venue de Questerre Energy dans les basses terres du St-Laurent. Le retour en force de la filière gazière se profile avec la nomination à la direction d’Hydro-Québec de l’ex-présidente d’Énergir, madame Sophie Brochu, ainsi que la nomination d’un administrateur de Questerre, M. Alain Sans Cartier, au conseil exécutif du premier ministre.  Les projets autoroutiers, GNL Québec, l’intensification de l’exploitation forestière, le Réseau électrique métropolitain (REM), qui répond davantage aux intérêts financiers privés qu’à la transition énergétique et les besoins de transport en commun de la population, sont tout autant décriés par la majorité des experts, pour qui ces choix sont une impasse si l’on veut éviter le chaos annoncé.

La présente pandémie nous fait prendre conscience qu’il est possible de changer nos habitudes et de nous entraider tant sur le plan social qu’économique. Des solutions existent pour limiter les dégâts face aux virus tout comme face aux changements climatiques et à la perte de biodiversité. Les experts de la sortie de crise écologique préconisent un abandon rapide des énergies fossiles et une décroissance planifiée de l’économie afin de tenir compte des limites biophysiques de la planète et de répondre aux besoins des communautés locales. Comme le préconise le professeur Yves-Marie Abraham, spécialiste de la décroissance soutenable, il faut produire moins, partager davantage et agir de façon démocratique. Quand nos gouvernements commenceront-ils à suivre les avis des scientifiques les plus compétents pour dévier de la trajectoire de crise totale dans laquelle nous sommes collectivement engagés? C’est de là seulement que viendra la véritable lumière au bout du tunnel.