Depuis longtemps, les experts doutent des chiffres officiels concernant l’ampleur des infections liées à la COVID-19 en Iran écrit Simin Nouri.
Depuis longtemps, les experts doutent des chiffres officiels concernant l’ampleur des infections liées à la COVID-19 en Iran écrit Simin Nouri.

COVID-19 : les autorités continuent à masquer l’hécatombe en Iran

POINT DE VUE / Il faut se garder de comparer la gestion de la crise du coronavirus en Iran avec celle des pays européens. Alors que l’Iran, avec ses 80 millions d’habitants, demeure le pays le plus frappé au Moyen-Orient et l’un des pays les plus touchés au monde, probablement bien devant l’Italie, l’Espagne ou encore le Royaume-Uni, les autorités refusent de révéler le vrai bilan de l’hécatombe qu’ils ont contribué à créer dans le pays en privilégiant leur agenda politique au détriment de la santé publique.

Depuis longtemps, les experts doutent des chiffres officiels concernant l’ampleur des infections liées à la COVID-19 en Iran. En mars, Rick Brennan, directeur régional des urgences à l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), a déclaré que les chiffres communiqués par Téhéran sur le nombre de personnes atteintes sont sous-évalués et ne sont que le cinquième de la sinistre réalité sur le terrain. Pour empêcher que les informations fiables puissent fuiter hors du pays par les observateurs indépendants, le régime d’Ali Khamenei a expulsé une mission de Médecin Sans Frontière qui s’était rendue le mois dernier en Iran pour secourir la population locale. Le 24 mars, l’organisation humanitaire internationale, qui avait envoyé d’urgence une équipe et une structure gonflable de 50 lits à Ispahan, a fait part de son effarement face à la soudaine annulation par les autorités de son soutien à la riposte à la COVID-19 en Iran.

Une sous-évaluation criminelle

Alors que 4600 décès étaient annoncés par les autorités jusqu’à mardi 14 avril, les militants des droits de l’homme en Iran et les opposants dénoncent une dissimulation systématique et criminelle du nombre des victimes par le régime. 

Mohammad-Reza Mahboubfar, épidémiologiste des maladies infectieuses et contagieuses, a écrit le 12 avril dans le quotidien iranien Aftab-Yazd : «Dans les jours à venir, le nombre de décès atteindra des chiffres incroyables… Selon les informations reçues, le nombre de personnes infectées par le virus dans tout le pays n’a pas diminué. Il est important de noter que seulement 6 %, ou au mieux 10 % des patients, ont été identifiés, et que d’autres se sont mis en confinement chez eux, préférant ne pas se rendre dans les centres médicaux. Le pic de la maladie n’a pas encore été atteint.»

S’appuyant sur ses sources locales, notamment auprès du corps médical et les unités de résistance à travers le pays, les Moudjahidine du peuple, principal mouvement d’opposition, a comptabilisé 28 200 morts dans le pays, le 15 avril, dont 4300 dans la seule capitale. L’adjoint au maire de Téhéran, Mojtaba Yazdani, a annoncé cette semaine la création d’une nouvelle surface à Behesht-e Zahra, le plus grand cimetière de Téhéran, pour accueillir les corps de victimes du coronavirus avec «10 000 tombes creusées dans de nouvelles dimensions». Les villes de Téhéran, Ispahan et Qom, haut lieu de pèlerinage, sont considérées unanimement les épicentres de la crise en Iran.

Les experts attribuent la sous-évaluation des chiffres au faible nombre de tests effectués et parce qu’ils sont basés uniquement sur les bilans rapportés par des hôpitaux où la cause d’une majorité de décès liés au coronavirus est enregistrée comme «syndrome respiratoire aigu» et non la «COVID-19».

La population considère que le pouvoir, qui a d’abord tardé à informer l’opinion sur l’entrée du virus sur le territoire en dépit de nombreuses mises en garde avant de tenter activement de dissimuler l’ampleur de la crise, est responsable de l’aggravation de la situation.

Alors que des médecins iraniens avaient mis en garde dès janvier sur les premiers signes de COVID-19, introduit probablement par les quelques 700 étudiants chinois de l’école théologique de Qom, les autorités ont refusé d’alerter la population et de mettre aussitôt en quarantaine cet épicentre initial du virus. Leur souci principal a été clairement de maintenir coûte que coûte le déroulement des cérémonies de l’anniversaire de la révolution, le 11 février, puis les élections législatives, le 21 février.

Le régime craint pour sa survie

Organisé quelques mois à peine après le début d’importantes manifestations anti-gouvernementales à la suite d’une augmentation du prix de l’essence, le régime voulait utiliser le scrutin pour se donner une façade de légitimité. 

Après une répression violente faisant plus de 1500 morts et l’arrêt momentané des manifestations, les mensonges des dirigeants du régime au sujet du crash du vol 752 d’Ukraine International Airlines abattu par des missiles sol-air près de Téhéran(176 victimes), ont déclenché une nouvelle vague de manifestations populaires. Les mensonges au sujet de la gestion de la crise de coronavirus n’ont fait que raviver la défiance de la population à l’égard d’un régime en fin de course. 

En Iran, un pays où l’impératif de la sécurité du pouvoir en place par quelque moyen qu’il soit prime sur toute autre considération, les dirigeants ont décidé cette semaine d’entamer le déconfinement partiel du pays et la reprise de l’activité. Cette décision est motivée visiblement par leur crainte de voir une nouvelle explosion sociale bien plus grave que les précédentes et qui pourrait emporter le régime.

L’ancien vice-ministre de l’Intérieur chargé des affaires politiques et de la sécurité a déclaré au quotidien Armane le 13 avril : «les problèmes sociaux et de sécurité sont possibles non seulement dans la situation post-coronavirus, mais aussi dans les circonstances actuelles», allusion à peine voilée aux émeutes et soulèvements populaires en perspective. «Si le gouvernement ne gère pas [la crise] de manière intelligente et prudente, nous pourrons être confrontés à des problèmes sociaux aigus», a-t-il ajouté.

Si l’on s’en tient aux chiffres publiés par l’opposition iranienne, ce calcul du régime pourrait s’avérer être non pas une erreur grave, mais un crime de masse annoncé. Les conséquences pourront être désastreuses non seulement pour la population iranienne voire l’ensemble de la région du Moyen-Orient, mais aussi risquent de redonner du souffle à la pandémie à une échelle beaucoup plus étendue.

Dans ce contexte, il est urgent que la communauté internationale fasse pression sur Téhéran pour obtenir l’accès du pays aux organisations internationales et aux ONG spécialisées afin que celles-ci puissent aider directement et efficacement la population après avoir évalué sur place l’étendue réelle de l’épidémie.

Simin Nouri est présidente de l’association des femmes iraniennes en France et membre du CSDHI (Comité de soutien aux droits de l’homme en Iran)