L’auteur de cette lettre d’opinion dit espérer que les dirigeants de l’UQTR ont bien soupesé toutes les conséquences de leur lock-out. Il est cependant d’avis que les colonnes budgétaires ont crié plus fort et l’ont manifestement emporté sur tout le reste.

Conséquences de mon premier lock-out

C’est mon premier lock-out. Le 1er mai dernier, lorsque la note du recteur est entrée à 21h, j’ai dû relire trois fois. Je ne pouvais pas croire que nous en étions là. Le mot choc est trop faible. Ce fut plutôt un étrange mélange de colère, d’une profonde déception, d’un coup de barre dans la motivation.

Depuis, ces sentiments sont toujours bien présents. Le lendemain mercredi, d’ailleurs, nous devions recevoir trois candidats pour un poste à combler. D’urgence, on a annulé. Tout comme ce nouveau cours de 2cycle qui devait commencer vendredi, après des mois de travail. 

Comme professeur, j’aime les étudiants. Comme me le rappelle la loi, je ne suis plus «théoriquement» à l’emploi de l’UQTR. Je ne peux, donc, continuer mon travail avec eux. Assister à une remise de diplômes est émouvant : la joie, les larmes, les familles, moi surtout qui remettrai cette année un diplôme à ma première étudiante de maîtrise. Martha a trimé dur pendant deux ans pour y arriver. Sa grande persévérance a porté ses fruits. Ou encore, Alain Georges, un étudiant africain que je dois (ou devais) accompagner en juin à son examen de synthèse. La première grande étape de son doctorat.

Ces étudiants, et beaucoup d’autres, font et ont fait confiance à l’UQTR. Ils ont choisi Trois-Rivières.

Cette situation déstabilisante amène son lot de réflexions. Ça tombe bien, j’ai du temps. Même si ce lock-out est court, le mal sera fait. L’UQTR, on le sait, a connu des années difficiles liées au déficit et à ses problèmes de gouvernance. Tout ça, je pense, commençait à s’estomper. Nous étions sur des rails plus lumineux. Mais là, la plaie est rouverte, béante. J’ai l’impression qu’on rentre d’un lock-out humilié, à genou. Face à une direction qui a voulu casser ses professeurs en leur passant le message que, oui, eux aussi peuvent être jetés à la rue. 

La carrière universitaire est ma deuxième carrière. Avant, j’avais la perception que les professeurs jouissaient d’un statut particulier. Après tout, ils ont un doctorat, des connaissances poussées, une expertise. Maintenant, plus rien de tout ça ne tient. La direction vient de nous replacer le statut et l’ego. Un geste qui plaira sans doute à plus d’un, ici et dans les autres universités. Mais comment les professeurs réagiront-ils à cet affront? Le système est ainsi fait qu’ils sont au cœur de bien des tâches, de bien des initiatives et du rayonnement. Ma principale crainte est là. La motivation, le sentiment d’appartenance, la mobilisation qui s’effrite.

Oui, nous sommes chanceux. Chanceux de pouvoir transmettre, d’apprendre, d’approfondir, de réfléchir. Le travail intellectuel est parfois méprisé, mal compris. Il est pourtant important, est lié aux connaissances, à la capacité de générer des idées. L’historien Collini définit l’intellectuel comme : «...un intellectuel est d’abord quelqu’un qui a atteint un certain niveau de création, d’analyse ou de recherche, puis qui se sert des médias et autres canaux d’expression pour intervenir sur des sujets qui intéressent un large public, aux yeux duquel il devient une référence — ou du moins une figure, une voix reconnue.» Et j’ajouterai, avec humilité, ouverture, sans arrogance.

J’ose espérer que nos dirigeants ont bien soupesé toutes les conséquences du geste. Mais les colonnes budgétaires ont crié plus fort et l’ont manifestement emporté sur tout le reste.

Sans aucun doute, ce sont les étudiants qui seront notre planche de salut. Plus que jamais.

David Crête, Professeur de marketing, École de gestion de l’UQTR