Confinement : une occasion de cultiver notre «zone de confort»

POINT DE VUE / Alors que l’injonction à sortir de notre «zone de confort» apparaît comme un crédo incontournable pour tant de coachs en développement personnel et de multiples cadres inféodés à l’idéologie managériale, le «Grand confinement» nous incite davantage, comme le proposait déjà le Candide de Voltaire, à «Cultiver notre jardin» au sens propre comme au sens figuré.

La crise que nous vivons actuellement, qui a fait sortir de leur zone de confort habituelle des millions d’Occidentaux relativement favorisés à l’échelle de la planète, incite à s’interroger sur le sens que prend cette formule en temps de pandémie. En temps «normal», l’expression populaire «sortir de sa zone confort» vise à valoriser et à encourager les individus à se dépasser afin d’améliorer leurs performances. Elle est largement utilisée dans la sphère à la mode du développement personnel mais également dans le milieu de la gestion des ressources humaines. Dans le premier cas, c’est la sphère privée qui est visée, alors que dans le deuxième exemple c’est la sphère publique ou professionnelle qui l’est. En fin de compte, l’objectif du dépassement de soi est présent dans toutes sphères de nos vies. 

Le discours hégémonique du culte de la performance n’est pas sans effet sur nos sociétés. Certains auteurs ont même parlé de «violence sociale et managériale» pour décrire le phénomène. L’injonction du «toujours plus» génère un malaise, une impression de ne pas être à la hauteur car lorsque l’on veut fabriquer des «champions», on créé automatiquement des «perdants». C’est l’ensemble de ce vocabulaire qui se retrouve d’ailleurs au sein de la Nouvelle gestion publique mise en œuvre depuis de nombreuses années par les gouvernements ici comme ailleurs. Inspiré du secteur privé, ses maîtres mots sont : concurrence, innovation, efficacité, etc. C’est également ce type de gestion vide de sens pour les services publics qui était déjà dénoncé avant la tragédie qui se déroule actuellement dans les CHSLD. C’est également ce type de gestion qui amène à gérer le matériel comme le personnel en «flux tendu» et qui montre ses faiblesses depuis le début de la crise sanitaire.  

La Nouvelle gestion publique apparaît donc aussi peu adaptée en temps normal qu’en temps crise. Dans les deux cas, le culte de la performance tend à fragiliser les individus. S’il n’y a jamais eu autant de problèmes de santé mentale, c’est peut-être que trop de personnes ont suivi l’injonction de sortir de leur zone de confort! Ce paradigme n’est-il pas allé trop loin en nous amenant à nous sentir coupables de revendiquer simplement une amélioration de nos conditions de vie quotidienne comme les préposées aux bénéficiaires et les organisations qui les représentent le font depuis de trop nombreuses années. Il aura malheureusement fallu attendre cette pandémie pour valoriser ce type de revendications qui visent à réduire les inégalités subies par les employé.e.s de tous les secteurs qui s’évertuent à améliorer notre confort quotidien. 

Plutôt que de se plier aux exigences du dépassement permanent de soi pour «sortir de sa zone de confort», redéfinissons nos espaces de quiétude, de sécurité et de confiance en soi et aux autres. Profitons de ce moment de crise pour cultiver nos zones de confort collectivement et individuellement, voyons-les comme un aboutissement plutôt que comme un point de départ. Cette pause est un moment privilégié d’introspection pour savoir quel sens donner à notre quotidien au-delà des injonctions du marché… dont celle de sortir de notre zone de confort. 


Pierre Avignon, conseiller politique et syndical

Mélanie Bourque, professeure agrégée au Département de travail social, UQO

Gilles Bourque, professeur émérite de sociologie à l’UQAM

Margo Sicard, retraitée de l’enseignement collégial en histoire