Compter les sans-abris : exercice périlleux et inutile

L’exercice de dénombrement annoncé par le Ministère de la Santé et des Services sociaux le 24 avril prochain dans 11 régions nous semble davantage un exercice de relations publiques que d’une aide réelle pour décrire la réalité de l’itinérance au Québec. Le chiffre obtenu à la fin de l’exercice est peu utile et réduit le portrait d’une réalité complexe qui existe à l’année à un instantané d’une nuit. Que nous apporte réellement ce chiffre en matière de réduction et surtout de prévention de l’itinérance?

L’exercice proposé est essentiellement une photographie d’un moment isolé dans des lieux déterminés. De nombreux lieux ne seront pas visités, des régions entières sont exclues et les bénévoles qui mèneront l’exercice vont identifier les personnes sur la base de critères minimalistes relevant de l’archétype de la personne itinérante, tel que présenté dans le cadre d’une formation succincte.

En raison de la méthodologie retenue, un grand nombre de personnes en situation d’itinérance cachée, épisodique et situationnelle seront écartées et, de ce fait, «invisibilisées» (notamment les femmes, les jeunes, les autochtones, les personnes issues de communautés culturelles). Cet effet risque d’être particulièrement important en région où les stratégies de survie déployées par les personnes font en sorte qu’elles ne sont pas «visibles».

Rappelons que Statistiques Canada révélait qu’en 2014, 8 % des Canadiens âgés de 15 ans et plus ont déclaré avoir déjà eu à vivre temporairement avec la famille, des amis, dans leur voiture ou n’importe où ailleurs à un moment donné de leur vie, car ils n’avaient nulle part où aller. Parmi ces personnes qui ont vécu un épisode d’itinérance cachée, environ 1 personne sur 5 (18 %) l’a vécue pendant au moins un an et 55 %, pendant moins d’un an, mais plus d’un mois.

En mars 2015, ce sont 3016 personnes itinérantes qui ont été dénombrées à Montréal. Si on regarde le cas du Refuge des jeunes de Montréal, on y a compté 28 jeunes hommes en situation d’itinérance, alors qu’en une année, ce sont plus de 600 jeunes hommes différents accueillis, soit 20 fois plus. Ce n’est qu’un exemple de l’effet réducteur du chiffre du dénombrement.

Nous sommes d’avis que les résultats obtenus comportent des risques réels s’ils servent à mesurer l’ampleur du phénomène et son évolution dans le temps. À titre d’exemple, si on dénombre 2400 personnes en avril 2018 à Montréal, se félicitera-t-on d’avoir réduit l’itinérance? Alors que les refuges montréalais, notamment pour les femmes, ont continué de déborder tout l’hiver, que les Auberges du cœur continuent de refuser des centaines de jeunes chaque année pour cause de manque de places.

L’itinérance cachée

Pourquoi cette concentration sur l’itinérance visible qui occulte l’existence et l’ampleur de l’itinérance cachée? Et pourquoi toutes ces ressources pour un dénombrement alors que d’autres portraits et d’autres indicateurs sont possibles?

Les chiffres marqueront l’imaginaire des décideurs, des médias et de la population en général, et nous craignons qu’ils orientent faussement les perceptions et les actions publiques en matière d’itinérance. Cela entraînera par voie de conséquence le financement ciblé de mesures visant à réduire et prévenir certaines réalités plutôt que d’autres, soit les plus visibles.

 Le Portrait réalisé par le Ministère de la Santé et des Services sociaux en 2014 était plus adéquat, car il visait notamment une analyse des données des ressources sur une année et l’analyse des facteurs de défavorisation augmentant les risques d’itinérance. Le prochain Portrait, prévu pour 2020, est porteur de résultats pertinents, cependant ceux-ci risquent fort d’être occultés au profit d’une donnée unique, à savoir le chiffre issu du dénombrement.

Face à ces constats, il aurait été judicieux que les fonds accordés au dénombrement soient plutôt investis dans des portraits plus complets tels que celui prévu pour 2020, dans l’amélioration des conditions de vie et dans les services de soutien et d’accompagnement dont les personnes ont besoin.

Mathieu Frappier, coordonnateur
Réseau solidarité itinérance Québec
Tristan Ouimet-Savard, coordonnateur des dossiers politiques
Regroupement des Auberges du cœur du Québec