La ministre Kathleen Weil cet été, lors de l'annonce de la tenue de la consultation sur le racisme systémique au Québec.

Commission sur le racisme: un champ de ruines

ÉDITORIAL / La Commission sur le racisme systémique n'a pas encore tenu sa première séance de consultation qu'il n'en reste déjà plus grand chose. Bien que nous ayons, cet été, appuyé les objectifs généraux poursuivis par cette commission et que nous le fassions toujours, force est maintenant d'admettre que l'exercice est si mal barré qu'il a peu de chances d'être utile. Dans le contexte actuel, où la xénophobie ne se cache plus, on ne peut pas se permettre d'aborder des questions aussi sérieuses et importantes - 900 000 Québécois appartiennent aux minorités visibles - dans une consultation discréditée à l'avance.
Ce n'est pas parce que le racisme systémique serait une vue de l'esprit, comme on l'entend souvent dire, que cette commission doit être reportée. Au contraire, il suffit d'y mettre 2 ¢ de bonne foi et de documentation pour constater que le problème est réel. Les taux de chômage sont plus élevés de façon chronique et marquée chez les minorités visibles. Même chez ceux qui travaillent, les inégalités persistent : la majorité blanche gagne en moyenne 43 000 $ par année au Québec, contre 34 000 $ chez les Noirs et les Latino-Américains. Et même si l'on ne retient que ceux qui sont nés au Canada et qui ont un diplôme universitaire, les minorités visibles ont toujours des revenus de 19,7 % inférieurs à ceux des Blancs, selon une étude du Conference Board.
Bref, il est évident qu'il existe un «système» ou une «structure sociale», peu importe comment on l'appelle, qui perpétue des inégalités raciales. Cela ne signifie pas que les Québécois sont tous des xénophobes, et cela n'implique pas davantage que le Québec soit plus raciste que les autres sociétés occidentales. Tout ce que cela veut dire, c'est que ce problème-là existe chez nous aussi, et vouloir y remédier n'est rien de plus que se comporter en majorité responsable.
Cependant, à la lumière des développements des dernières semaines, il nous semble désormais évident que cette consultation, dans sa forme actuelle, ne fera pas avancer les choses. Les révélations récentes de La Presse sur la Commission des droits de la personne, qui chapeaute l'exercice et dont la présidente est visée par des plaintes pour abus d'autorité, n'ont rien pour rétablir sa crédibilité, mais il y a bien plus grave.
Le simple fait que les consultations doivent se dérouler sous un huis clos médiatique est, en soi, une aberration sans nom. La ministre de la Justice Kathleen Weil a bien nuancé, vendredi, que le public aurait accès aux séances et que seuls les médias en seraient exclus, cela n'arrange rien à l'affaire. Aucune prise de conscience collective ne sera possible si seulement quelques dizaines de personnes ont accès aux travaux. Et quelle crédibilité aura ensuite le rapport final, aux yeux des 8 millions d'autres Québécois, s'il s'appuie sur des témoignages que presque personne n'a pu voir?
Le dernier clou dans le cercueil de cette commission, en ce qui nous concerne, fut la décision cette semaine du Centre culturel islamique de Québec de ne pas y participer. Son refus a beau ne pas être un désaveu de la commission elle-même, mais simplement l'expression d'une lassitude générale, le résultat est le même : une des principales organisations représentant un des groupes les plus ciblés par le racisme au Québec juge qu'il ne vaut pas la peine d'y présenter un mémoire.
Rendu là, vraiment, que reste-t-il de cette commission? Il est inutile de faire semblant de consulter au milieu d'un champ de ruines. Il faut repartir de zéro. Il est grand temps que Québec le réalise.