«Choses vues» à Notre-Dame

POINT DE VUE / Lorsque la nouvelle est tombée, il ne me fallut pas beaucoup de temps pour passer de l’incrédulité au choc. Comme je ne demeure pas trop loin, je suis parti rapidement vers la cathédrale, comme beaucoup de Parisiens, sans trop réfléchir. Du Pont des arts, on voyait s’élever un immense panache de fumée grise, jaune et bleue.

Je me suis demandé si c’était bien prudent de m’exposer à une telle toxicité. Dans le nuage épais, le soleil prenait une étrange couleur orangée; la tour Eiffel disparaissait à demi. À la rambarde du pont, la foule était comme sonnée. J’ai pris par le quai de Conti et, en m’approchant de l’incendie, je me suis mis à trembler d’émotion. Interdite, une jeune femme, s’appuyant sur le mur du quai comme si elle voulait retrouver son équilibre, n’osait plus regarder la catastrophe. Sur la place Saint-Michel, l’émotion était immense. J’ai pris par la rue de la Huchette, puis par la rue Saint-Julien-le-Pauvre, à deux pas de la librairie Shakespeare & Co, au plus près du sinistre. La grande flèche de Viollet-le-Duc, du haut de ses 24 étages, était déjà tombée quand je suis arrivé. La fournaise qui consumait les combles de Notre-Dame offrait un spectacle plein d’effroi. Au milieu du rassemblement, le plus impressionnant était le silence, né du recueillement et de la sidération. Une partie de la foule commença à chanter le «Je vous salue Marie»; des gens priaient à genoux; beaucoup avaient les larmes aux yeux. Une telle piété populaire force le respect. Une vieille dame est arrivée en fauteuil roulant. Des adolescentes aidaient leur grand-mère à se frayer, difficilement, un chemin dans la foule pour qu’elle puisse voir, peut-être pour une dernière fois, sa cathédrale. Je n’ai pu réprimer un long sanglot. Au bout de la rue, chacun dégainait son portable. Certains se prenaient pour des reporters. Armé de son téléobjectif, un type a demandé aux policiers de tasser leur camion, car il bloquait sa vue imprenable sur le désastre. Il argumentait... Les policiers n’ont pas accordé une seconde d’attention à ce fou. Devant les flammes ardentes qui consumaient le toit, j’ai pensé à Albert Londres, décrivant en ces mots, le 24 septembre 1914, une autre dévastation, semée celle-là par les obusiers allemands: «La cathédrale de Reims n’est plus qu’une plaie.»

La nuit commençait à tomber. Une géhenne faisait toujours rage dans la «forêt» de poutres. Soudainement, une onde de désarroi a parcouru le grand corps figé de la foule quand une «saute» de particules incandescentes a créé plusieurs foyers d’incendie dans la charpente du beffroi, supportant les grandes cloches, dans la tour nord. Comme mes voisins, j’ai vite réalisé ce que cela voulait dire à terme: la destruction totale de Notre-Dame. Un sentiment d’angoisse et d’irrémédiable s’est fait jour dans les consciences. Et puis, alors qu’on s’était résigné, une sorte de miracle a opéré. Au mépris de leur vie, les soldats du feu sont montés dans la tour pour tuer dans l’œuf cette dévastation. Par leur courage et leur virtuosité, ils ont sauvé le travail des milliers d’anonymes qui, pendant près de sept générations, ont érigé cette dentelle de pierre, de verre et de bois, cette immense archive de savoir-faire anciens. N’attendez plus les Avengers au cinéma; ces hommes et ces femmes sont les vrais superhéros de notre temps.