Cherchez l’infirmière à Natashquan

En écrivant ces lignes, je ne me mêle pas de mes affaires. Comme le proposait Jean-Paul Sartre, je prends la posture de l’intellectuel qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. L’histoire que je vous raconte se déroule au mois d’août 2018, à Natashquan, sur la Moyenne-Côte-Nord. Mon attachement aux gens de ce coin de pays prend racine, en 1986, année où débute mon parcours d’infirmier en rôle élargi dans la communauté innue d’Unamen Shipu. Depuis 15 ans, j’occupe des fonctions de professeur à la Faculté des sciences infirmières de l’Université Laval où j’enseigne, entre autres, les soins infirmiers dans un contexte de santé communautaire. Je suis attaché aux gens de ce pays, mais, surtout, à l’importance d’une offre de soins de première ligne justes et équitables pour toutes et tous.

Depuis de nombreuses années, propriétaire d’une maison à Natashquan, je vis avec ma famille plusieurs semaines par année, dans ce village.

Vers les 6h, un matin de fin de semaine du mois d’août, ma compagne, native de Natashquan, me demande de rendre visite à une amie inquiète. Au cours de la nuit, une douloureuse induration s’est subitement développée sur le côté de son visage. À mon arrivée la masse mesure 2,5 cm par 5 cm, s’étend du bas du lobe jusqu’au milieu de la joue. L’œdème impressionne. Elle m’assure qu’à son coucher, rien n’y paraissait. Une vive douleur l’éveilla au beau milieu de la nuit puis, jusqu’au petit matin, elle fera les 100 pas. Elle fait appel à moi puisque, depuis quelques années, en dehors des heures régulières, il est impossible de communiquer avec l’infirmière du village. Elle a confiance en moi. Elle désire obtenir mon avis.

«Crois-tu que je dois me rendre à Havre-Saint-Pierre?»

Je lui demande s’il est possible de communiquer avec l’infirmière du village. Question superflue. Je sais que depuis quelques années, pour des raisons de restriction budgétaire, enrobées dans un discours de réorganisation visant le mieux-être de la population, les gens ne peuvent plus, en dehors des heures régulières, appeler l’infirmière du village. Il en est de même dans les autres localités.

Pendant des lustres, les gens de Natashquan pouvaient, en cas d’inquiétude ou d’urgence, appeler l’infirmière du village en qui ils vouaient, souvent, une grande confiance. Si le problème ne pouvait se résoudre par voie téléphonique, l’infirmière recevait, à toute heure du jour et de la nuit, au dispensaire, la personne souffrante. Souvent, parvenait-elle à rassurer la personne et à résoudre le problème. Si la situation dépassait son champ de compétence, elle communiquait, par téléphone, avec le médecin de garde. Elle transmettait ses observations et, dans bien des cas, le médecin établissait un diagnostic ainsi qu’un plan de traitement. Si la situation se révélait urgente, un transfert vers l’hôpital était organisé.

Mais depuis, les choses ont fort bien changé. Depuis plusieurs années, grâce à de généreuses primes et des conditions très avantageuses, le nombre de médecins pratiquant pour le centre de santé de Havre-Saint-Pierre a grandement augmenté. Dans les années 1980 ont comptait, parfois, moins de trois médecins dans ce centre de santé. Ils parvenaient, tout de même, à répondre aux appels des infirmières des villages, assuraient le suivi des patients hospitalisés et effectuaient des visites dans les communautés. 

Aujourd’hui, sur le site du CISSS Côte-Nord on constate que 10 médecins sont rattachés à cette institution. Par contre, le nombre d’infirmières dans les villages a substantiellement diminué et leur champ de pratique s’est rétréci comme peau de chagrin. Les villageois ne peuvent plus, en dehors des heures régulières, appeler l’infirmière résidant dans ou à proximité de leur milieu de vie. Autre temps autre mœurs.

Parvenu au domicile de notre amie, je m’informais de l’histoire de l’apparition des symptômes, prenais sa température, mesurais et délimitais les pourtours de la tuméfaction. Estimant que la situation ne nécessitait pas d’appeler une ambulance je m’empressais de signaler le 811. Ce sont là, en effet, les consignes du centre de santé de Havre-Saint-Pierre. En dehors des heures régulières, les fins de semaines et jours fériés, les citoyens dans le besoin doivent, d’abord, communiquer avec une infirmière d’Info-Santé. S’il juge la situation urgente, ils doivent plutôt signaler le 911 pour un transport de 175 kilomètres, à leurs frais, en ambulance, vers Havre-Saint-Pierre.

Je croyais, en signalant le 811, que l’infirmière qui me répondrait serait directement rattachée au CISSS Côte-Nord. Je présentais, à mon interlocutrice, la personne souffrante traçait les pourtours de l’anamnèse, les dimensions de la masse, etc. Étonné, j’apprenais que l’infirmière ne me répondait pas depuis Havre-Saint-Pierre. Depuis la Mauricie elle ne comprenait pas que je lui demande si notre amie pouvait rencontrer l’infirmière du village. De son propre chef, pour nous supporter, elle communiqua, via une ligne téléphonique spéciale, avec le centre de santé de Havre-Saint-Pierre. Après quelques instants d’attente, elle m’informait qu’on lui recommandait de se rendre à la clinique de l’hôpital.

Ce n’est pas de gaité de cœur que notre amie et son conjoint se résignèrent à prendre la route pour parcourir les 175 kilomètres les séparant de la clinique. Il était 7h. Une heure trente plus tard, elle se présentait à l’hôpital de Havre-Saint-Pierre. Surprise! La clinique sans rendez-vous était fermée. Le médecin serait disponible seulement à compter de 13h! Avec frustration et un brin de colère, elle se résigna à attendre chez un membre de sa famille.

Elle sera vue par un médecin, en début d’après-midi.

Après une brève consultation, le docteur mentionne qu’il s’agit vraisemblablement d’un gros ganglion. Il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Le ganglion finira par partir de lui-même. Elle est congédiée et peut reprendre la route pour retourner, «rassurée», chez elle. Au sortir de la clinique, une connaissance lui mentionne que sa masse «ressemble à une glande salivaire bloquée». «Mords dans un morceau de citron», lui dit-elle… «Ça va faire fondre le calcul».

En fin de soirée la masse avait disparu.

Il ne faut pas être bien malin pour deviner que le couple, sur le chemin du retour, exprima bien de la colère. J’ose à peine imaginer tous les mots qui se prononcèrent derrière le parebrise. Ces mots, jamais vous ne les entendrez. Les gens de ce coin de pays ne se plaignent jamais. La peur de perdre le peu de service qu’ils ont les bâillonne. Une nuit d’inquiétude, plus de 3 heures de route, une clinique sans rendez-vous fermée, une attente indue alors que la recommandation exigeait de se rendre, illico, à Havre-Saint-Pierre et, au final, une consultation de plus ou moins 10 minutes et se faire dire qu’il n’y avait rien là!

Et pourtant! Tout cela aurait pu, si facilement et rapidement, se résoudre à Natashquan. Si l’infirmière du village avait reçu notre amie, elle aurait surement mieux évalué la situation. Au besoin, elle aurait communiqué avec le médecin de garde et, en partenariat, un diagnostic et un plan auraient été établis.

Pour ma part, je ne pouvais m’ingérer dans le fonctionnement étrange de cette structure hospitalière.

La loi canadienne de 1984 sur la santé stipule que les soins de santé au Canada doivent répondre au principe de l’universalité. En somme, tous les résidents de ce pays «ont droit à des services de santé assurés prévus par le régime, selon des modalités uniformes». Que signifie le qualificatif «uniforme»?

Cette histoire ressemble à tant d’autres histoires que je pourrais vous raconter. Des histoires émanant de Minganie, mais aussi de tant de lieux où la surmédicalisation des soins de premières lignes a disqualifié les infirmières qui œuvraient dans ces milieux depuis des décennies et, du coup, réduit comme peau de chagrin leur champ de pratique.

Au fait, à moins de huit kilomètres à l’est du village de Natashquan, se trouve la communauté innue de Nutashquan. En ce lieu, 365 jours par années, sept jours sur sept et 24 heures sur 24 les membres de la communauté, en cas de besoin, peuvent faire appel aux soins d’une infirmière œuvrant dans un centre de santé hyper équipé.

Étrange organisation!

Bernard Roy, Ph.D.
Québec