Le caractère arbitraire du lien entre le statut de femme politique de Catherine Dorion et la variété linguistique que l’on prétend lui faire défaut doit être reconnu, avance l’auteur.

Catherine Dorion et le 3e lien: questions de langue

À la lecture du fil de commentaires laissés par les utilisateurs de Facebook sous le vidéo à propos du troisième lien publié par la députée solidaire Catherine Dorion, on prend bien la mesure du travail qu’a accompli une certaine structuration du social, notamment l’école, au profit d’une norme linguistique dominante.

Il est fascinant de constater avec quelle hostilité une partie de la population reçoit les propos d’une élue lorsqu’ils sont formulés dans leur propre langue. La variété linguistique canonique du style politique au Québec ne peut en effet être caractérisée sans la mention de sa forte asymétrie avec le vernaculaire (la langue du quotidien) du reste de la société.

Cette asymétrie, qui remonte à si longtemps et est tellement généralisée, pourrait presque nous paraître naturelle. Il paraît cependant difficile, à partir du moment où l’on s’interroge sur le pourquoi des choses, de ne pas suspecter qu’il y ait matière à réflexion : l’inverse, que le peuple exige des représentants qui leur ressemblent, semble bien plus logique. Bien qu’il soit tout à fait raisonnable d’être en désaccord avec le fond des propos de Mme Dorion, quelle est la raison motivant certaines personnes à fonder leur critique sur cet aspect-là de leur forme ?

Un premier constat : la plupart des détracteurs de la forme le sont aussi sur le fond. Peut-être n’est-ce donc qu’une stratégie argumentative que d’attaquer la députée sur ce plan. D’une part, le format court des échanges sur les réseaux sociaux pourrait bien inviter à ne ramener l’ensemble des réserves que l’on a contre le discours qu’à un ou deux arguments percutants, tel que celui qu’elle parlerait «comme une dinde [sic.]» D’autre part, on sait bien que l’une des façons les plus efficaces de remporter un débat est de décrédibiliser son adversaire. Ne pas argumenter avec lui, donc le diminuer par rapport à soi-même, et trouver quelque élément par lequel on puisse court-­circuiter l’expression de ses idées, cela relève d’une rhétorique aussi classique que la Grèce qui l’a d’abord codifiée.

Discrédit 

L’ennui, c’est que même ainsi on ne sort pas du paradigme. Même si la langue familière dans laquelle s’exprime Catherine Dorion n’était pas ce qui dérange le plus ses détracteurs, même s’ils ne faisaient qu’instrumentaliser la forme pour invalider le fond; il y aurait quand même là reconnaissance du caractère discréditant de cette variété de langue. Discrédit que viennent confirmer les interventions de certains internautes sympathiques aux idées de Mme Dorion, mais relevant quand même, généralement comme une maladresse qui se pardonne, la langue dans laquelle ces idées sont exprimées.

Langue de personne

Ainsi, norme linguistique et crédit politique semblent être bien liés, au moins dans l’esprit de certains (qui ne se ramènent pas, nous l’avons partiellement démontré plus haut, à une seule allégeance politique). La question des conséquences de ce lien ne saurait être résolue ici. Contentons-­nous simplement d’énoncer que le détail de l’association entre langue soutenue et langue correcte est principalement acquis à l’école, que cette langue soutenue n’est virtuellement la langue de personne au Québec, sinon peut-être (et encore!) d’une minorité, à chercher surtout du côté des franges les mieux nanties et les plus éduquées de la société. 

Il peut être certes défendable qu’une telle langue soit plus à même de porter les idées complexes que l’on imagine être la matière du débat politique. Cependant, que cette prééminence soit défendue principalement par des personnes qui n’ont pas grandi ni n’évoluent au quotidien dans l’usage de cette langue, comme si la leur — la nôtre — n’était pas apte aux mêmes abstractions ne cesse d’être préoccupante. Le caractère arbitraire du lien entre le statut de femme politique de Catherine Dorion et la variété linguistique que l’on prétend lui faire défaut doit être reconnu pour que nous cessions de nous exclure nous-mêmes d’un débat public qui nous concerne au tout premier chef, qui nous appartient. 

Il ne s’agit même pas ici de défendre certaines «classes» contre certaines autres ni de favoriser un nouvel idéal linguistique. L’inadéquation presque totale entre la norme de prestige actuelle et le français vernaculaire au Québec nous évite cette prise de position. L’aspect discriminant de cette inadéquation concerne encore l’ensemble de la population, peu importe la «qualité» du français que l’on parle ou que l’on aimerait parler. 

Frédéric Dion, Québec