Catherine Dorion, Antigone et «mon coeur me dit»

POINT DE VUE / Vous avez certainement vu (je l’espère!) le film Antigone de Sophie Deraspe avec la puissante Nahéma Ricci dans le rôle-titre. Un film coup de poing qui a d’ailleurs rayonné dans tous les grands festivals du monde. Ce qui marque du personnage d’Antigone, c’est son désir, ou plutôt, sa recherche d’absolu dans un monde gris et complexe. Son combat la transcende et retentit dans son entourage, qui soudainement voit en elle le symbole fort d’une révolte contre le fonctionnement du système.

Pour moi, Catherine Dorion incarne le même genre de symbole.

Comprenez-moi bien, je considère Catherine comme un être beaucoup plus complexe et nuancé qu’un personnage de la mythologie grecque, mais je tiens à aborder, sous une autre perspective, le narratif qui nous est souvent raconté à son sujet.

Pour ce faire, je me permets d’emprunter à Deraspe l’édifiant slogan de son Antigone: «Mon coeur me dit».

Mon coeur me dit que le territoire de la parole au Québec est tristement inopérant. Les débats publics, quand ils ne sont pas futiles, sont devenus le lieu d’une colère permanente. Dans plusieurs médias traditionnels, les chroniques acerbes pullulent et suivent, pour la plupart du temps, la même ligne de pensée, régie par un empire tentaculaire. La hargne qui s’en dégage exacerbe les tensions sur les réseaux sociaux. On s’insulte, on se menace, on ne s’écoute plus, on impose sa vérité. (J’avoue toutefois faire partie de ceux et celles qui se font parfois contaminer par la colère ambiante et dérivent vers le gouffre abyssal du qui-mieux-mieux.) 

À l’Assemblée nationale, on parle pour ne rien dire, on lit des scripts, on pratique l’esquive protocolaire à temps plein: de quoi nous faire rappeler l’absurdité kafkaïenne. Et ce qui choque le pouvoir en place, c’est l’habileté impressionnante de Catherine Dorion à fissurer le spectacle.

Mon coeur me dit que notre identité s’est figée dans un souvenir de ce que nous pensons avoir déjà été. Dans un moment spectaculaire d’aveuglement envers la société qu’il dirige, le premier ministre Legault a affirmé à l’occasion de sa visite en Californie que tous les Canadiens français étaient catholiques. Bien sûr, ça fait l’objet de nombreuses dérisions: «tokébac icitte», «OK boomer», etc. C’est drôle un temps, puis ça ne l’est plus. La blague s’use et devient le symptôme d’une triste réalité: le fossé générationnel se creuse et le dialogue s’effrite de plus belle.

Catherine, elle, invite au dialogue. Elle a le courage de témoigner de notre difficulté à nous occuper d’affaires complexes. Elle affronte du regard le pire et le nomme haut et fort en exigeant des réponses claires. Or, on ne prend pas la peine de l’écouter. On aime mieux critiquer son physique, ses vêtements et son ton que de réfléchir et de répondre aux questions confrontantes qu’elle pose. Pierre Karl Péladeau ne répond pas à sa question; on l’accuse de «se donner en spectacle». François Paradis omet pendant un an d’établir des règles vestimentaires à l’Assemblée; on s’entre-déchire sur son coton ouaté. La ministre de la Culture patine pendant deux heures au lieu d’offrir une réponse, qui aurait pu tenir en une ligne; c’est encore Catherine qui en paie le prix.

Elle est rebelle, provocante, peut-être. Elle est assurément non conformiste. Elle ne se gêne pas non plus pour répliquer aux coups qu’elle reçoit. Elle est aussi consciente du filtre altérant des médias et cherche à le détourner. Alors elle choisit, aidée de son équipe, de s’adresser directement aux gens, pour expliquer, pour dénoncer. Et, bien sûr, ça dérange.

Mais au-delà de tout ce que l’on peut voir ou entendre à son sujet, elle la fait, sa job de députée. Dans son comté, elle milite en faveur de l’école publique, défend les bâtiments patrimoniaux, soutient le transport collectif et travaille activement à nourrir les itinérant.e.s du centre-ville de plus en plus nombreux.ses. Elle n’hésite pas à descendre dans la rue en appui aux taxis, à défendre la presse et les journalistes et à pourfendre le 3e lien.

Pour ce qui est du projet de souveraineté de Québec solidaire, ce n’est pas un fantasme pour elle, mais la réunion d’un territoire et d’un peuple. Et le peuple, dit-elle souvent, «ce n’est pas du monde tous pareil, mais du monde tous ensemble.»

Il est temps de dire à Catherine et à toute l’équipe solidaire qu’ils.elles ne sont pas seul.e.s et qu’en ces temps incertains de crise climatique et de capitalisme en phase terminale, leur voix est essentielle dans le discours public et politique.

Mais qu’on soit d’accord ou non avec tout cela, je nous souhaite sincèrement de rétablir un espace de dialogue sain pour la nouvelle décennie qui s’annonce. Je m’y engage personnellement.