Cartographie des zones inondables: 35 ans plus tard

Trente-cinq ans, c’est ce qu’il a fallu au gouvernement du Québec pour corriger le tir et mettre en place son programme INFO-Crue. Espérons que cette fois-ci, ce sera la bonne.

En 1979, lorsque j’ai été embauché comme arpenteur-géomètre au Service de la cartographie du ministère québécois des Terres et Forêts, c’était comme chargé de projet en cartographie photogrammétrique des risques d’inondations. C’était dans le cadre d’un programme national visant à cartographier les plaines inondables des rivières de la Vallée du Saint-Laurent. Les cartes que nous produisions à l’époque étaient d’une si grande précision que même les balcons des résidences y apparaissaient. La chose la plus importante cependant, c’était que l’on y montrait de manière très claire les endroits où l’eau se rendrait lors de crues exceptionnelles, une fois tous les 20 ans et une fois tous les 100 ans.

Je vous le dis, ce n’était pas toujours beau à voir, vu la quantité impressionnante de résidences qui apparaissaient déjà à l’époque comme vulnérables aux inondations. Ces cartes étaient systématiquement envoyées aux autorités municipales, lesquelles étaient sensées les utiliser comme outil de planification et de réglementation, afin de limiter ou d’interdire la construction dans les zones à risque.

Des dizaines d’années plus tard, surprises : inondations en série. Mais qu’a-t-on fait de ces cartes, où étaient-elles? Dans certains cas, il faut avouer qu’elles n’avaient tout simplement pas été faites, mais dans plusieurs autres, comme pour la rivière Richelieu par exemple, on les avait toutes, j’avais moi-même d’ailleurs participé aux opérations de mesure sur le terrain! En fait, les administrations municipales les avaient tout simplement ignorées, probablement enfouies le plus profondément possible sous des tonnes de documents au sous-sol de l’Hôtel-de-Ville. Ces cartes, en effet, représentaient une contrainte majeure de développement pour beaucoup d’administrations municipales, on préférait donner des permis de construction et récolter des taxes. Cachez cette carte que je ne saurai voir!

Avec son nouveau projet de cartographie des risques d’inondations, le gouvernement ne comptera plus sur les municipalités pour transmettre les mauvaises nouvelles aux propriétaires et promoteurs sur les risques d’inondations associés à la localisation de leur propriété, il va publier directement sur Internet. Il y aura des grincements de dents et de la grogne dans la population, parce que personne ne veut voir étalés au grand jour les risques inhérents à sa propriété, c’est pas trop bon pour la valeur de revente ça...

Espérons que cette fois, ce sera la bonne. Il faut cesser comme société de jouer à l’autruche et se mettre la tête dans le sable en se construisant une belle propriété riveraine avec sous-sol fini et aménagé quand on a les moyens de savoir que l’eau va remplir ce beau sous-sol et causer des centaines de milliers de dollars de dommages dans un futur prévisible de quelques dizaines d’années. Et encore par la suite réclamer compensation aux gouvernements pour notre malheur qui était sommes toutes, sinon écrit dans le ciel, au moins indiqué clairement sur une carte.

André Verville, arpenteur-géomètre, spécialisé en cartographie photogrammétrique
Lévis