Le cycliste-envahisseur

Le cycliste-envahisseur est une créature composée de nombreux et puissants muscles, mais ne fait preuve d'aucun altruisme ni d'empathie ni de conscience sociale. Il roule souvent à bicyclette, mais jamais là où il en a le droit.
Il enfourche son vélo avec hardiesse et roule à tombeau ouvert sur le trottoir, tétanisant les piétons qu'il frôle. Il fonce sur le trottoir du chemin des Quatre-Bourgeois (pourtant doté d'une piste cyclable) zigzaguant entre les piétons, les stressant et les enrageant. Il tourne sur l'avenue de la Médecine, toujours sur le trottoir, et fonce dans le tas d'usagers du RTC.
Lorsqu'il s'aventure dans Saint-Roch, il roule à contresens et, s'apercevant qu'il est beaucoup mieux de mettre en danger l'autre plutôt que lui-même, monte sur le trottoir, écartant et bousculant les malheureux qui s'y trouvent. Là, il prétextera le manque de pistes cyclables pour expliquer son comportement antisocial, feignant d'ignorer les rues parallèles qui permettent la circulation dans la direction souhaitée.
Lorsqu'il se balade dans le Vieux-Port avec ses amis ou sa famille, il roule à quelques centimètres ou à quelques mètres de la piste cyclable, là où de nombreux panneaux de signalisation en indiquent l'interdiction. Lors d'un dimanche ensoleillé, le piéton est transformé en balle de ping-pong et doit céder sa place à l'envahisseur, beaucoup plus fort que lui.
Dans un sentier piétonnier situé en forêt, le cycliste-envahisseur dévale les pentes à belle allure alors que sa victime, ayant à peine le temps de s'éloigner pour sauver sa peau, reste paralysée et muette devant l'attitude triomphante de son agresseur.
Qu'il soit jeune ou vieux, mâle ou femelle, le cycliste-envahisseur ne ressent jamais de remords, n'est jamais désolé de la maltraitance infligée à son souffre-douleur. S'il se fait dire qu'il n'a pas le droit de rouler là, que c'est dangereux, il se montre toujours agressif, arrogant et trop sûr de lui. Encouragé par le laisser-aller des autorités, le malappris prive les piétons de leurs espaces réservés.
Dépossédé de son unique et tout petit territoire qu'est le trottoir, le pauvre marcheur est condamné à trotter dans l'insécurité tout l'été. Il rêve alors des trottoirs enneigés qui le délivreront de l'intimidation constante des cyclistes.
Claudette Caron, Québec