La question qui tue

C'est presque automatique. Quand je sors, faut qu'on me demande: «Vous allez bien?». Ça se veut gentil... En réalité, cette mode stupide peut s'avérer cruelle, en ce sens qu'elle tourne le fer dans la plaie des personnes souffrantes.
Qui n'a pas de petits, ou gros, problèmes (migraines, deuils, peines d'amour, pépins financiers, crises d'anxiété, insomnies, chicanes, ulcères d'estomac, chômage, arthrose, déprime...)? Qui a envie d'en parler à la caissière de l'épicerie, au préposé à la bibliothèque, au vendeur de souliers? Qui a envie de se renier, de se piler sur le coeur afin d'émettre la réponse positive obligatoire, juste pour faire plaisir à quelqu'un qui s'en fout? Autrement, qui aime dire la vérité à quelqu'un qui s'en fout?
«La politesse sera toujours la forme la plus acceptable de l'hypocrisie». Pourquoi y aller avec une question potentiellement irritante, alors qu'un beau bonjour, avec un beau sourire, suffisent amplement à l'accueil?
Apparemment, l'origine de la néfaste habitude remonterait à la Rome antique. On demandait avec sollicitude: «Comment allez-vous à la selle?» car on considérait que la régularité intestinale était un signe de bonne santé. La fin de la phrase se serait perdue.
Vraie ou fausse, j'avoue que cette théorie me réjouit au sujet d'une question qui me fait vraiment ch... (sauf lorsque posée sincèrement par des amis très intimes - ou par mon médecin).
Lorraine Paquet, Québec