Désacraliser les identités

Le projet de loi 21 et les critiques qu’il continue de susciter sont la manifestation d’une tension inhérente à la gouvernance démocratique, celle entre le respect de l’État de droit et le respect de la volonté de la majorité. Bien qu’un gouvernement doive agir dans l’intérêt du bien commun, en effet, il tient son accession au pouvoir non pas d’un consentement unanime, mais d’une majorité de la population. Ainsi, par le truchement des élections démocratiques, un gouvernement incarne toujours la voix de ceux qui l’ont porté au pouvoir. Alors que l’État de droit exige des modalités de gouvernance et un système de contre-pouvoir qui protègent et défendent les intérêts de tout le monde. Or, parce que l’exigence du droit pourrait être contraire à des points de vue – même raisonnables par ailleurs- d’une majorité de la population, gouverner en démocratie implique quelquefois une tension entre la souveraineté d’une majorité et le respect de l’État de droit. Peut-on dépasser cette tension, en ce qui concerne la question de la laïcité de l’État?

Rappelons tout d’abord que l’objet des controverses actuelles ne porte pas sur la nécessité d’un État laïque, mais sur la signification de la laïcité et la forme que devrait prendre celle-ci. De même, en dehors des considérations identitaires et celles liées aux soupçons qui pèsent sur les religions, en particulier à l’endroit de l’islam, nos différentes positions sur la laïcité peuvent être soutenues par des arguments raisonnables et donc défendables, incluant le projet de loi 21. Enfin, vu les impacts négatifs sur le lien social et le fonctionnement même de la démocratie d’un écart trop grand entre le respect de la volonté de la majorité et les exigences de l’État de droit, il ne faudrait pas concentrer le débat sur la laïcité dans un cadre juridique, mais plutôt l’inscrire dans la problématique plus large du renforcement de la coexistence harmonieuse entre des groupes ayant des valeurs et des modes de vie différents.

Partant de ces considérations, j’estime que c’est en remettant à l’ordre du jour la négociation et le compromis inhérents à toute vie politique que nous pourrions dépasser la tension examinée plus haut. Il est vrai que l’État de droit n’est pas un absolu qui serait défini pour toujours. Mais la volonté de la majorité non plus ne peut définir à elle seule les règles de la vie commune, car un gouvernement juste ne peut être un comité destiné à satisfaire les intérêts de la majorité, fut-elle historiquement établie. Il nous faudra ainsi, pour entamer la négociation et trouver un compris, renoncer, dans notre débat sur la laïcité, à la posture intellectuelle qui consiste à établir a priori un ordre de priorité entre le respect de l’État de droit et le respect de la volonté de la majorité.

Une autre attitude d’esprit mérite d’être abandonnée, c’est le rapport religieux à nos identités. À l’instant où l’on érige en valeur absolue une identité, si l’identité, quelle qu’elle soit, devient une idole qui dicte toutes nos revendications sociales, nous ne chercherons plus à vivre avec autrui, mais à faire de lui notre miroir et à exiger de lui une reconnaissance inconditionnelle de notre différence. C’est pourtant par ce culte voué à notre différence que commence l’exclusion. Pour le conjurer, il faudra apprendre à négocier avec ce que nous sommes pour ouvrir la voie à une négociation conciliante avec ce que l’autre est. À ce niveau, chacun devrait faire sa part: pour les communautés religieuses, il s’agira désormais de savoir dans quelle mesure l’exploitation des potentiels de solidarité, de paix et de miséricorde, contenus dans les religions, pourrait conduire à faire une concession sur le port des signes religieux pour les employés de l’État en position d’autorité. Non pas dans l’optique de s’effacer, mais pour contribuer à l’apaisement du corps social. Quant à ceux qui revendiquent l’adhésion inconditionnelle à des valeurs québécoises jusqu’ici mal définies, le défi consistera à penser une politique de la diversité capable d’être «hospitalière à la différence», pour parler comme Charles Taylor. C’est donc par le sens retrouvé de la négociation et du compromis que nous parviendrons à définir un régime de la laïcité conforme à notre présent.

Amadou Sadjo Barry, professeur de philosophie au Cégep de Sainte-Hyacinthe