L'école de la Mosaïque compte plusieurs classes d'accueil en francisation, et certains de ses enseignants sont eux-mêmes originaires d'un autre pays.

Ces immigrants de ma vie

Pendant plus de cinq ans, j'ai pris part à ce que l'on appelle la francisation. Autrement dit, mon rôle consistait, à la fois, à enseigner le français langue étrangère aux nouveaux arrivés et à devenir en quelque sorte un passeur culturel afin de rendre leur intégration plus aisée.
Une charge que j'ai prise on ne peut plus au sérieux, car il fallait se révéler fin diplomate pour répondre à tous les questionnements qui les habitaient. J'ai essentiellement donné des cours à des immigrants scolarisés disposant déjà d'une base de français; ce type d'immigrants est fortement courtisé par le gouvernement.
Ironiquement, l'une des premières expressions qu'ils souhaitaient connaître était la suivante : publicité trompeuse. C'est ainsi qu'ils voulaient désigner le miroir aux alouettes avec lequel on les avait attirés depuis leurs pays d'origine. Québec convoitait des étudiants diplômés, cependant le processus les amenant sur le marché du travail se révélait fastidieux et souvent décourageant.
Je leur montrais à dire que, pour l'instant, ils occupaient un emploi alimentaire (soit dit en passant, il ne s'agit pas forcément d'un emploi dans l'alimentation comme le croyait bêtement un médecin consulté). Une manière élégante ce me semble de décrire les petits boulots qu'ils obtenaient tout en espérant mieux il va sans dire. Je m'efforçais de leur exposer une juste mesure de la situation. Celle-ci ne s'avérait pas aussi mirobolante qu'on leur avait fait miroiter, mais elle ne serait pas si catastrophique non plus. Entendons-nous bien, je sais pertinemment qu'ils ont beaucoup à offrir au Québec et que celui-ci en retour leur donne un grand nombre de possibilités. Mais voilà, on ne promeut pas un exil comme on le ferait pour un forfait tout inclus. Le déracinement - même choisi - qu'il implique ne manque pas de fragiliser les êtres.
Cela dit, les gens ne révèlent jamais autant leur beauté que dans la vulnérabilité. Leur procurer les mots à même d'évoquer leur passé, leur présent, leurs lendemains; tel était mon rôle. Le souci du mot juste m'orientait. Or, il s'avère ardu d'avoir cette préoccupation dans une société ne l'ayant guère. Je n'en peux plus d'entendre entre autres choses que les Québécois sont de plus en plus « cyniques » à l'égard de la politique. Peut-être sont-ils désabusés, désillusionnés ou bien blasés? Mais assurément ils ne sont pas cyniques, ce serait plutôt les politiciens cyniques qui provoqueraient ce désabusement. Surtout, ne me rétorquez pas que de renvoyer les gens à leurs dictionnaires relève de l'élitisme. Pour moi, c'est le b.a.-ba.
Où va-t-on comme peuple si l'on croit que de consulter un dictionnaire est un acte élitaire? Gilles Vigneault n'a-t-il pas dit - pour désigner une tuerie marquante de notre histoire - qu'il s'agissait d'un grand manque de vocabulaire?
Quoi qu'il en soit, les immigrants goûtaient ce regard honnête et parfois critique sur leur condition, sur leur société d'accueil. Si vous saviez à quel point j'ai appris à les côtoyer! Ils se montraient si dignes. Leur dignité, c'est ce que je retiens de la plupart d'entre eux, une qualité se faisant bien rare de ce temps-ci. Malheureusement, tout le savoir-faire que j'ai acquis parmi eux semble négligeable pour mon employeur.
Après 5 ans de service, le ministère de l'Immigration et des Communautés culturelles me renvoie, comme d'autres vivant la même injustice, à la maison. Il le fait sous prétexte que nous ne détenons pas un « vrai » concours à l'instar d'autres professeurs venant à peine de débarquer en nos murs. Décision absurde d'une bureaucratie ne se donnant pas la peine de connaître le personnel qu'elle embauche. Croit-elle que l'on puisse enseigner pour de faux pendant toutes ces années? C'est accorder bien peu de discernement aux gens se retrouvant dans nos classes. Peut-être, le ministère préfère-t-il les vendeurs de mirages, les animateurs de foule aux véritables professeurs?
De mon côté, je ne lèverais pas le nez sur un emploi alimentaire dans l'exercice duquel je ferai montre de la noblesse de nos immigrants.
Éric Gauvin, Québec