Ce n'est pas normal qu'il faille se fier sur les médias et la vérificatrice générale pour découvrir les abus et les pratiques cliniques douteuses de certains médecins.

Paye des uns et santé des autres

ÉDITORIAL / «Des médecins millionnaires... à vos frais», révélait cette semaine l'émission Enquête. «Québec laxiste avec les médecins», concluait en 2015 la vérificatrice générale. L'État consacre 7 milliards $ par an à la rémunération des omnipraticiens et des médecins spécialistes. Il est plus que temps de varier les modes de rémunération et d'instaurer une gestion et des mesures de contrôle qui permettront de s'assurer que les patients et les contribuables en ont pour leur argent.
Ce n'est pas normal qu'il faille se fier sur les médias et la vérificatrice générale pour découvrir les abus et les pratiques cliniques douteuses de certains médecins, et l'incapacité (ou le manque de volonté) des autorités de les repérer et d'y mettre fin.
La Régie de l'assurance maladie du Québec (RAMQ) détient de nouveaux pouvoirs depuis l'adoption, en fin d'année, du projet de loi 92. Ceux-ci devraient lui permettre d'exercer des contrôles plus efficaces. C'est un pas dans la bonne direction, pourvu bien sûr que la volonté politique et des ressources suffisantes pour accomplir le travail soient au rendez-vous. 
En 2015, la vérificatrice a relevé des lacunes dans les façons de faire de la RAMQ chargée de scruter les 11 000 codes de facturation des actes médicaux que peuvent lui transmettre les médecins et les spécialistes. Un constat inquiétant puisque la rémunération des médecins représente 20 % des dépenses en santé. 
Il faudra attendre pour voir les effets de la loi 92. Entre-temps, rien n'empêche Québec, en négociation avec les deux fédérations médicales pour le renouvellement de leurs ententes, de se pencher sur le mode de rémunération des médecins comme le lui suggèrent deux études indépendantes commandées par le commissaire à la santé et au bien-être - avant que le ministre n'abolisse ce poste - et dont les résultats ont été divulgués lundi. 
Les auteurs Damien Contandriopoulos et Astrid Brousselle notent que le modèle de rémunération en place au Québec est «sous-optimal à de nombreux égards et devrait être significativement revu». Ils estiment qu'aucun modèle de rémunération unique ne va convenir à tous les lieux et types de pratique, et que le mode de rémunération devrait donc être adapté.
Une autre de leur recommandation est d'inciter le Ministère à assumer ses responsabilités et ses prérogatives plutôt que de s'en remettre aux fédérations de médecins ou de spécialistes. Selon eux, cela s'avère nécessaire «pour arrimer les modalités de rémunération des médecins avec l'atteinte d'objectifs d'efficience, de qualité et d'accessibilité».
Les chercheurs Jean-Louis Denis et Marie-Pascale Pomey questionnent aussi la façon de faire actuelle. «[..] si le jeu actuel des négociations et les rapports entre la profession médicale et le gouvernement se reproduisent selon les mêmes conditions et finalités, il est peu probable que les politiques de rémunération médicale en place atteignent le double objectif d'une maîtrise  raisonnable de la dépense médicale et d'une amélioration significative de la qualité des soins.»
Certes, il faut corriger les dysfonctions qu'entraîne le mode de rémunération à l'acte. Ce n'est toutefois pas une panacée. Si le contrôle de la RAMQ se révèle déficient, si le ministère conclut des partenariats public-privé hors de prix pour réduire des listes d'attente, si le Collège des médecins ne reçoit pas de plaintes ou manque de données pour évaluer la pratique de ses membres, si les gestionnaires et le personnel du réseau ferment les yeux sur les médecins qui axent leur pratique sur les actes les plus rentables même si inutiles, le Québec échouera à tirer le maximum des milliards de dollars qu'il consacre à la santé.