Gaétan Barrette est tellement fier de ses réalisations qu'il invite déjà les Québécois à voter du «bon bord» en 2018.

Les électeurs avant les patients

ÉDITORIAL / «Gaétan Barrette brandit le bâton contre les médecins», «Barrette serre encore plus la vis aux médecins», «Barrette veut sanctionner les médecins moins productifs». Le ministre de la Santé et son patron, Philippe Couillard, ont dû savourer ces titres à la suite du dépôt du projet de loi 130. Le ministre Barrette dit présenter ce projet au bénéfice des patients, pour faciliter la gouvernance administrative et clinique et la rendre optimale. Sûrement aussi pour se débarrasser de l'étiquette de gouvernement de «docteurs» et faire oublier qu'il n'avait aucune gêne à augmenter considérablement la rémunération des médecins alors qu'il limitait partout la croissance des dépenses.
Gaétan Barrette ne s'en cache pas. Il est déjà en campagne électorale et veut se montrer sous son meilleur jour. Il distribue des dollars pour désengorger les urgences, pour améliorer les soins à domicile et dans les CHSLD, pour accélérer la cadence dans les blocs opératoires. Il fait aussi une autoévaluation, évidemment  très positive, de la réforme qu'il mène depuis 2014.
Ce serait plus crédible s'il n'avait pas fait disparaître les organisations qui auraient pu porter un regard plus critique sur ses choix, qu'on pense ici au Commissaire à la santé et au bien-être et à l'Association québécoise des établissements de santé et de services sociaux. Ce serait également plus crédible si on avait l'assurance que l'évaluation du ministre repose sur une grille solide et complète et non sur des objectifs bien choisis qui fourniront de beaux tableaux pour le programme électoral de son parti.
M. Barrette est tellement fier de ses réalisations (même s'il faut généralement plus d'une année pour bien mesurer tous les impacts d'une vaste réforme) qu'il invite déjà les Québécois à voter du «bon bord» en 2018.
«Si la population veut que ces changements-là durent, parce que ce sont les bons changements, bien il faut s'assurer que les personnes qui les portent et qui les porteront aient la compétence et la volonté requises pour faire en sorte que ça dure et, à sa face même, ce n'est le cas d'aucune des trois oppositions actuellement.» En d'autres mots, lorsqu'on a une équipe de «sauveurs», on la garde.
Étant donné que le système de santé et de services sociaux connaît toujours des ratés malgré la réorganisation du ministre, que plusieurs sont d'avis que sa marge de manoeuvre serait plus grande s'il n'avait pas été aussi généreux avec les médecins et s'il comptait davantage sur les infirmières, et aussi parce qu'Ottawa veut réduire la croissance des transferts en santé à 3 %, le gouvernement prévient les critiques en haussant le ton devant les médecins et les spécialistes.
Si l'opposition ne les poussait pas dans le dos (le chef du PQ veut geler le salaire des médecins et introduire plus de rémunération mixte) et si le traitement accordé aux médecins n'était pas jugé exagéré par une bonne partie de la population, le ministre aurait-il jugé qu'il manque une pièce à son casse-tête?
À écouter parfois le ministre, on pourrait croire que toutes les lacunes dans le réseau sont attribuables à la paresse et aux caprices des médecins. Pourtant, il faut du personnel autre que médical pour faire fonctionner les établissements. Il faut également que le financement soit au rendez-vous pour permettre à tous les acteurs d'accomplir leur travail. Même si le comportement de tous les médecins devenait exemplaire, l'accessibilité aux soins et l'efficacité de l'organisation des services de santé ne seront pas automatiquement accrues si d'autres composantes font défaut. C'est leurrer la population de le prétendre.