Le directeur parlementaire du budget, Jean-Denis Fréchette.

Des limites à l'indépendance

ÉDITORIAL / Donner d'une main et prendre de l'autre. C'est ce que fait le gouvernement de Justin Trudeau avec le directeur parlementaire du budget. Ce dernier gagne en indépendance avec le projet C-44 déposé par les libéraux, mais il devra paradoxalement faire approuver son plan de travail annuel par les présidents de la Chambre des communes et du Sénat. Malgré leur promesse, les libéraux, tout comme les conservateurs avant eux, essaient de miner le travail du directeur parlementaire du budget.
On peut comprendre aisément les politiciens de ne pas apprécier les analyses de ce dernier.
Un gouvernement n'aime pas se faire dire qu'il a mal évalué un déficit ou un surplus budgétaire. Le parti au pouvoir, bleu ou rouge, ne prise pas que le directeur du budget étale qu'une mesure fiscale avantage les plus riches alors qu'il claironne le contraire. Pas plus qu'il ne peut se réjouir que le directeur soutienne que le gouvernement a toujours les moyens de maintenir une politique dont il a annoncé la fin en prétextant des contraintes budgétaires. 
Les Canadiens ont pour leur part réalisé depuis 2008 que le rôle d'un directeur parlementaire du budget était fort précieux. D'autant plus lorsque la crédibilité et la confiance à l'égard de la classe politique font défaut. 
Les rapports du directeur du budget permettent de mieux saisir certains enjeux, d'avoir une lecture objective et non partisane des prévisions budgétaires, de l'état des finances publiques, de l'évaluation de projets. Ce n'est pas l'opposition qui pointe du doigt les contradictions, les omissions ou les calculs dirigés, c'est le directeur parlementaire du budget. C'est plus difficile à balayer du revers de la main.
Stephen Harper, qui avait créé cette nouvelle fonction par souci de transparence a vite réalisé que sa «créature» pouvait jouer les trouble-fêtes et compliquer son travail. Le gouvernement conservateur a donc tenté de lui mettre des bâtons dans les roues, l'accusant d'outrepasser son mandat. L'ex-directeur Kevin Page avait dû batailler fort pour savoir comment les ministères et organismes comprimaient leurs dépenses.
Justin Trudeau, toujours par souci de transparence, avait promis en campagne électorale de donner l'indépendance et la marge de manoeuvre nécessaires au directeur.
Dans le volumineux projet C-44, le gouvernement libéral fait en effet des pas en ce sens. Le titulaire devient un agent indépendant du Parlement - comme le vérificateur général - et pourra rester en poste sept ans. Il ne relèvera plus de la Bibliothèque du Parlement. 
Tout n'est cependant pas aussi rose que le dépeint le gouvernement Trudeau. Le directeur parlementaire du budget en poste estime qu'il n'aura toujours pas les moyens de forcer les ministères à lui fournir les données qu'il réclame. Il doit de plus faire approuver son plan de travail annuel. Bref, le gouvernement tente toujours d'exercer un contrôle. L'indépendance n'est pas entière. 
Par contre, les libéraux misent sur le directeur et sa crédibilité pour évaluer l'impact financier des programmes électoraux. L'idée semble bonne, mais encore faut-il que le projet soit resserré. Dans une entrevue au Devoir, le directeur Jean-Denis Fréchette dit craindre de servir de caution morale aux partis politiques. Il faut éviter une telle récupération. 
«Les Canadiens s'attendent à ce que leur gouvernement soit ouvert, transparent, responsable et au service de la population qu'il sert. Notre gouvernement est résolu à répondre à leurs attentes», notait récemment le leader du gouvernement à la Chambre des communes. Il faudra bonifier le projet C-44 pour qu'il en soit ainsi.